Publié le 13 août 2026, mis à jour le 23 septembre 2026
Lamotrigine : un effet en maintenance bipolaire, marginal en phase aiguë, non démontré en unipolaire
L’essentiel
Cette synthèse a criblé 3521 références, retenu 32 essais randomisés éligibles et réuni les 24 essais en double aveugle dans la méta-analyse, soit 2257 effectifs sous lamotrigine et 2320 sous comparateur cumulés sur l’ensemble des analyses, essais non publiés compris. Le message est double et asymétrique. En maintenance du trouble bipolaire, la lamotrigine réduit l’émergence de symptômes dépressifs (RR 0,78, IC 95 % 0,63 à 0,98) et allonge la durée sans symptômes dépressifs (RR 1,59, IC 95 % 1,19 à 2,11). En phase aiguë de dépression bipolaire, l’effet existe mais reste marginal (SMD 0,155, IC 95 % 0,005 à 0,305), une taille d’effet que les auteurs eux-mêmes qualifient de faible. En dépression unipolaire, aucun bénéfice n’est démontré, ni en monothérapie (SMD 0,10, IC 95 % −0,20 à 0,41) ni en adjonction à un antidépresseur (RR 0,95, IC 95 % 0,73 à 1,23) : c’est une absence de démonstration, ce qui n’équivaut pas à une démonstration d’inefficacité. Limite majeure : l’analyse des associations en phase aiguë réunit des essais incompatibles entre eux (I² à 96,7 %) et ne se lit pas.
Le contexte
La lamotrigine est un antiépileptique devenu, en pratique psychiatrique courante, un traitement de fond du trouble bipolaire. La question qui se pose en consultation n’est pas de savoir si elle agit, mais quand elle agit : prévient-elle la rechute dépressive d’un patient stabilisé, soulage-t-elle l’épisode en cours, et a-t-elle une place dans la dépression unipolaire résistante, où elle est parfois ajoutée à un antidépresseur ? Ces trois situations sont régulièrement confondues dans la discussion clinique alors qu’elles ne reposent pas sur le même niveau de preuve.
Cadre réglementaire français, relevé le 13 août 2026 sur le résumé des caractéristiques du produit publié par l’ANSM. L’indication psychiatrique est libellée « prévention des épisodes dépressifs chez les patients présentant un trouble bipolaire de type I et qui ont une prédominance d’épisodes dépressifs », chez l’adulte de 18 ans et plus. Le même document précise que le produit n’est pas indiqué dans le traitement aigu des épisodes maniaques ou dépressifs. La dépression unipolaire ne figure pas parmi les indications : un usage dans cette situation relève de la prescription hors autorisation de mise sur le marché, avec les obligations d’information et de traçabilité qui s’y attachent. Autorisation, commercialisation et remboursement sont trois questions distinctes : le statut de remboursement n’a pas été vérifié pour cet article. Les auteurs de la méta-analyse rappellent de leur côté que l’agence américaine retient la maintenance du trouble bipolaire de type I et qu’en Europe l’autorisation porte sur la prévention de l’émergence des symptômes dépressifs.
Rappel de sécurité, issu du cadre de prescription et non des résultats de cette synthèse. La lamotrigine expose à un risque de toxidermie grave, syndrome de Stevens-Johnson et nécrolyse épidermique toxique, ainsi qu’à un syndrome d’hypersensibilité médicamenteuse. Le résumé des caractéristiques du produit situe ces réactions surtout dans les huit premières semaines de traitement, majorées par une dose initiale trop élevée et par l’association au valproate, qui impose de réduire la posologie d’environ moitié. La titration progressive sur six semaines jusqu’à 200 mg par jour n’est pas une précaution facultative : c’est la principale mesure de réduction de ce risque. Toute éruption cutanée survenant sous lamotrigine impose une évaluation rapide et l’arrêt du traitement, sauf lien clairement exclu. La méta-analyse n’a pas la tolérance pour objet, mais elle n’est pas muette : elle rapporte une fréquence d’éruption cutanée de 2 % à 9 % selon l’analyse et l’absence de syndrome de Stevens-Johnson dans les essais réunis.
Le mécanisme
Pourquoi un effet préventif pourrait excéder l’effet curatif
| Élément | Statut |
|---|---|
| Cible pharmacologique | Rappel pharmacologique, hors du champ des essais |
| ConstatLa publication décrit la lamotrigine comme un inhibiteur des canaux sodiques voltage-dépendants. La réduction de la libération présynaptique de glutamate qui en découle relève de la pharmacologie de manuel. Ce mécanisme n’est mesuré dans aucun des essais réunis dans cette synthèse. | |
| Hypothèse clinique | Cohérente avec les résultats, non testée |
| ConstatL’idée qu’une molécule stabilisant l’excitabilité neuronale prévienne mieux la récidive qu’elle ne corrige un épisode installé s’accorde avec le profil observé. Cette synthèse ne la teste pas : aucune analyse de médiation, aucun marqueur intermédiaire. | |
| Dose et exposition | Fourchette large, relation dose-effet non explorée |
| ConstatLes doses cibles des essais réunis vont de 100 à 500 mg par jour, avec 200 à 400 mg par jour en phase aiguë bipolaire, 200 à 300 mg par jour en association et un maximum de 400 à 500 mg par jour en maintenance. La méta-régression a porté sur l’année de publication, l’âge, le nombre de femmes, le nombre de patients à cycles rapides, l’âge au diagnostic, la durée de l’épisode, la sévérité de la dépression, le nombre de tentatives de suicide et la durée de l’étude. Ni la dose ni la concentration plasmatique n’y figurent, et les auteurs indiquent n’avoir pas pu conduire de sous-analyses faute de données homogènes. Aucune conclusion sur une dose optimale n’est donc possible, dans un sens ni dans l’autre. | |
L’étude en un coup d’œil
| Population, intervention, comparateur, critères | |
|---|---|
| Population | |
| PAdultes présentant une dépression unipolaire ou un trouble bipolaire de type I ou II, diagnostics posés selon le DSM-IV, le DSM-IV-TR ou la CIM-10. Les études de moins de dix participants étaient exclues. | |
| Intervention | |
| ILamotrigine, doses cibles de 100 à 500 mg par jour selon les essais, en monothérapie ou en association, en phase aiguë comme en maintenance. | |
| Comparateurs | |
| CPlacebo, lithium, association olanzapine et fluoxétine, quétiapine, lithium associé au divalproate, désipramine, inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine. | |
| Critères de jugement | |
| OEn phase aiguë, variation continue des scores d’échelles de dépression, préférée aux taux de réponse pour préserver la puissance. En maintenance, taux d’émergence de symptômes dépressifs et durée sans symptômes. L’analyse en adjonction dans la dépression unipolaire repose, elle, sur des taux de réponse. | |
| Design | |
| DRevue systématique et méta-analyse : 3521 références criblées, recherche jusqu’en juin 2024, 32 essais éligibles, 24 essais en double aveugle retenus pour la méta-analyse, essais non publiés du registre du promoteur compris. Modèle à effets aléatoires sous STATA 18.0, exclusion successive des études, méta-régression, test d’Egger. | |
| Effectifs | |
| N2257 sous lamotrigine et 2320 sous comparateur au total, mais ce total additionne les sous-totaux de chaque analyse : deux jeux de données contribuant à deux analyses, leurs participants y sont comptés deux fois. Par analyse : phase aiguë bipolaire en monothérapie 531 contre 516 ; en association 188 contre 187 ; maintenance contre placebo 365 contre 276 ; maintenance contre lithium 350 contre 242 ; unipolaire en monothérapie 395 contre 394 ; unipolaire en adjonction 81 contre 78. La publication ne distingue pas systématiquement effectifs randomisés et effectifs analysés ; les essais aigus bipolaires sont décrits comme analysés en intention de traiter avec report de la dernière observation. |
Le contrôle de qualité
| Point vérifié | Jugement |
|---|---|
| Protocole et rapport de la revue | PROSPERO CRD42025633709, PRISMA |
| ConstatEnregistrement obtenu sous le numéro CRD42025633709, rapport selon la grille PRISMA, son extension PRISMA-S pour la stratégie de recherche et le manuel Cochrane. La date de dépôt du protocole ne figure pas dans la publication. | |
| Recherche des essais non publiés | Registre du promoteur interrogé |
| ConstatLe registre d’essais du promoteur historique de la molécule a été interrogé le 21 mai 2025, en plus de six bases bibliographiques. Sept jeux de données du tableau 1 en proviennent, quatre en dépression bipolaire aiguë et trois en dépression unipolaire, ces trois derniers étant explicitement décrits comme non publiés. C’est la force principale de ce travail : la littérature publiée seule ne donnait pas la même image. | |
| Risque de biais et aveugle | Un essai à risque élevé, trois sans double aveugle |
| ConstatL’outil RoB 2 a été employé par deux évaluateurs indépendants. Les jugements se répartissent entre risque faible et modéré, à une exception près, l’essai de Schindler et Anghelescu, coté à risque élevé, alors que le texte résume la qualité des essais comme faible ou modérée. Surtout, l’inclusion était annoncée comme réservée aux essais en double aveugle, et trois études du tableau 1 n’en relèvent pas : l’essai de Suppes, en simple aveugle, l’essai de Licht et celui de Schindler et Anghelescu, ouverts. L’essai de Licht entre dans la comparaison poolée entre lamotrigine et lithium en maintenance ; les deux autres ne sont rapportés que dans le texte. | |
| Hétérogénéité entre essais | I² à 96,7 % puis 73,7 % sur deux analyses |
| ConstatL’hétérogénéité est faible sur les analyses de maintenance (I² 25,6 % et 0 %) et sur la monothérapie aiguë bipolaire (I² 33,6 %). Elle atteint 96,7 % sur l’analyse des associations en phase aiguë bipolaire et 73,7 % sur la monothérapie en dépression unipolaire, sans qu’aucune covariable de la méta-régression l’explique. À 96,7 %, la moyenne pondérée ne décrit plus rien de commun aux essais réunis. | |
| Biais de publication | Test d’Egger non significatif |
| ConstatAucune asymétrie détectée, quelle que soit l’analyse (p de 0,152 à 0,56). Ce résultat est peu informatif quand le nombre d’essais par analyse est faible, et il ne remplace pas l’inclusion des données non publiées, qui reste le vrai garde-fou employé ici. | |
| Cohérence interne du rapport | Trois discordances entre texte et tableau |
| ConstatLa dose cible de l’essai de Suppes est donnée à 400 mg par jour dans le tableau 1 et à 200 mg par jour dans le texte. Le nombre de femmes en monothérapie unipolaire est de 236 dans le texte et de 342 dans le tableau, ce dernier créditant l’essai de Santos de 171 femmes pour 34 participants au total. Le graphique de la monothérapie aiguë bipolaire affiche une estimation arrondie à 0,16, intervalle 0,00 à 0,31, là où le texte donne 0,155, intervalle 0,005 à 0,305. Rien de tout cela ne renverse les conclusions, mais la relecture de forme n’a pas été aussi soignée que l’analyse. | |
| Financement et liens d’intérêts | Aucun financement externe, liens déclarés |
| ConstatLa publication déclare n’avoir reçu aucun financement externe et ne comporter aucune donnée nouvelle. Le premier auteur déclare des soutiens de Janssen-Cilag, Servier, Lundbeck et Viatris ; le dernier auteur déclare des interventions rémunérées et des participations à des conseils scientifiques pour un grand nombre de laboratoires, ainsi que des rôles éditoriaux et de nombreux financements de recherche institutionnels et industriels ; les autres auteurs ne déclarent aucun conflit. Les auteurs précisent n’avoir aucun lien d’intérêts avec les essais inclus. La molécule évaluée est un générique ancien, ce qui limite l’enjeu commercial direct, sans annuler la question. | |
Les résultats
| Analyse | Résultat |
|---|---|
| Maintenance bipolaire, émergence de symptômes dépressifs | RR 0,78, IC 0,63 à 0,98 |
| ConstatTrois essais, 365 patients contre 276, environ quatorze mois de suivi moyen. Les auteurs traduisent ce résultat par 22 % de réduction du risque. Le signal est cohérent avec l’usage prophylactique de la molécule, sa précision reste modeste : la borne supérieure touche presque 1. | |
| Maintenance bipolaire, durée sans symptômes dépressifs | RR 1,59, IC 1,19 à 2,11 |
| ConstatRésultat convergent avec le précédent, sur un critère de durée, sans hétérogénéité (I² 0 %). Il repose sur les trois mêmes essais : ce sont deux éclairages d’un même signal, pas deux démonstrations indépendantes. À noter, ce critère de temps est exprimé en risque relatif et non en rapport de risques instantanés, ce qui limite la lecture en termes de délai de rechute. | |
| Dépression bipolaire aiguë, monothérapie | SMD 0,155, IC 0,005 à 0,305 |
| ConstatCinq essais, 531 patients contre 516, environ 8,2 semaines. Statistiquement significatif, cliniquement trivial : les auteurs rappellent eux-mêmes que 0,2 correspond conventionnellement à un petit effet, concluent à une efficacité faible et décrivent un large recouvrement des distributions. La borne inférieure frôle zéro. | |
| Dépression bipolaire aiguë, en association | SMD 0,88, IC −0,41 à 2,18, I² 96,7 % |
| ConstatCette estimation ne s’interprète pas, et elle n’est pas significative. Elle agrège trois essais dont les tailles d’effet vont de 2,13 (IC 1,79 à 2,48) à −0,11 (IC −0,67 à 0,45), le troisième à 0,58 (IC 0,22 à 0,94), pour des poids presque égaux. Les auteurs ne s’en prévalent pas, et le chiffre élevé ne doit pas être cité isolément. | |
| Dépression unipolaire, monothérapie | SMD 0,10, IC −0,20 à 0,41 |
| ConstatQuatre essais, 395 patients contre 394, dont trois essais non publiés. Aucun bénéfice démontré, avec une hétérogénéité inexpliquée (I² 73,7 %, p = 0,01) qui invite à la prudence dans les deux sens. L’intervalle de confiance ne permet pas d’exclure formellement un effet de faible amplitude : l’énoncé exact est qu’aucune efficacité n’est établie, pas qu’une inefficacité est prouvée. | |
| Dépression unipolaire, en adjonction à un antidépresseur | RR 0,95, IC 0,73 à 1,23 |
| ConstatTrois essais d’adjonction à la fluoxétine ou à la paroxétine, 81 patients contre 78, analyse sur les taux de réponse, sans hétérogénéité. La stratégie d’augmentation, la plus fréquente en pratique hors autorisation, ne se sépare pas du comparateur. Même lecture prudente : absence de démonstration, et non démonstration d’absence, sur des effectifs faibles. | |
| Comparaison au lithium | RR 0,82 et 0,90, non significatifs |
| ConstatEn maintenance, 350 patients sous lamotrigine contre 242 sous lithium, environ 35 mois : ni sur l’émergence de symptômes dépressifs (RR 0,82, IC 0,63 à 1,06) ni sur la durée sans symptômes (RR 0,90, IC 0,68 à 1,18) la lamotrigine ne se distingue du lithium. En phase aiguë, la comparaison repose sur un seul essai, en simple aveugle, dans la dépression bipolaire de type II. Cette absence de différence ne vaut pas équivalence. | |
Lecture critique
| Domaine | Jugement |
|---|---|
| Intégration des données non publiées | Force principale du travail |
| ConstatLe résultat négatif en dépression unipolaire repose en partie sur trois essais que la littérature publiée ne contenait pas. C’est exactement le cas de figure où une synthèse fondée sur les seules publications aurait conclu autrement, et à tort. | |
| Hétérogénéité de l’analyse en association | Estimation ininterprétable |
| ConstatRegrouper trois essais dont les tailles d’effet s’opposent produit un chiffre sans référent clinique. Que les auteurs ne le revendiquent pas est à leur crédit ; qu’il figure dans un tableau expose à une citation abusive par des tiers. | |
| Pertinence clinique de l’effet aigu | Significatif mais trivial |
| ConstatUne significativité obtenue sur des effectifs cumulés importants ne dit rien de la perception du bénéfice par le patient. À 0,155, la question du seuil de pertinence clinique se pose, et la synthèse ne la tranche pas. | |
| Portée du résultat en dépression unipolaire | Non démontré, non réfuté |
| ConstatLa formulation rigoureuse est la suivante : après inclusion des essais non publiés, aucun bénéfice n’est mis en évidence, ni en monothérapie ni en adjonction. Conclure à une inefficacité établie dépasserait ce que ces données autorisent, d’autant que les effectifs en adjonction sont faibles et l’hétérogénéité en monothérapie inexpliquée. | |
| Critères de maintenance | Deux mesures distinctes, à ne pas fondre |
| ConstatÉmergence de symptômes et durée sans symptômes ne mesurent pas la même chose. La publication précise que les critères de maintenance retenus étaient le taux d’émergence de symptômes dépressifs et la différence de temps de survie, sans en donner la définition essai par essai : celle-ci se vérifie dans les publications d’origine, qui restent trois essais de 6 à 18 mois. Leur convergence renforce la lecture, elle ne la double pas. | |
| Revue de publication et déclarations | Modèle éditorial à signaler |
| ConstatLe travail paraît dans une revue en libre accès à frais de publication, sous licence Creative Commons. Ce modèle n’invalide rien par lui-même et une synthèse se juge sur ses méthodes, mais il justifie de lire le rapport avec la même exigence que pour une revue à comité de lecture classique, en particulier sur le financement et les liens d’intérêts, ici déclarés de façon détaillée. | |
Niveau de preuve
Revue systématique avec méta-analyse d’essais randomisés en double aveugle, soit le niveau 1a de l’échelle du Centre for Evidence-Based Medicine d’Oxford. La confiance est élevée sur deux points : le sens de l’effet en maintenance du trouble bipolaire, et le caractère faible de l’effet en phase aiguë. Elle est modérée sur l’ampleur exacte de ces effets, du fait de la précision limitée des intervalles et du petit nombre d’essais par analyse, trois à cinq. Elle est faible à nulle sur l’analyse des associations en phase aiguë, que l’hétérogénéité rend ininterprétable, et sur toute affirmation d’équivalence avec le lithium, qui n’a pas été testée comme telle. Le niveau de preuve d’une méta-analyse ne se transmet pas automatiquement à chacune de ses sous-analyses : ici, la même publication héberge un résultat solide, un résultat marginal et un résultat inexploitable.
Le test du confrère
Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en deux minutes, entre deux consultations.
« La lamotrigine, moi je la garde pour empêcher la rechute dépressive d’un bipolaire, et là il y a vraiment quelque chose. En aigu, c’est très mince, franchement je n’attends pas grand-chose. En unipolaire, on n’a jamais rien démontré, et cette fois ils sont allés chercher les essais que personne n’avait publiés, c’est ça qui m’intéresse. Ce que je ne regarde même pas, c’est leur analyse en association, avec une hétérogénéité à 96 %. »
Traduction pour la pratique : la molécule se prescrit comme une prophylaxie, pas comme un antidépresseur d’action rapide, et l’usage en dépression unipolaire ne trouve pas d’appui dans ces données.
Ce que vous pouvez en faire
- En maintenance du trouble bipolaire, ces données confortent l’usage prophylactique de la lamotrigine sur le versant dépressif, avec une amplitude modeste (22 % de réduction du risque d’émergence de symptômes dépressifs) et sans supériorité démontrée sur le lithium. Le choix entre les deux reste un choix clinique, pas un choix imposé par la preuve.
- En phase aiguë, ce que l’on peut dire à un patient devient plus simple : ce traitement sert surtout à espacer et à prévenir les épisodes, pas à faire céder celui qui est en cours. Le délai imposé par la titration lente rend d’ailleurs peu réaliste une attente d’effet rapide.
- En dépression unipolaire, aucune donnée ne soutient l’ajout de lamotrigine à un antidépresseur, y compris dans les situations de résistance où le réflexe existe. L’énoncé juste à tenir en réunion de service est : pas de bénéfice démontré, ce qui n’est pas la même chose qu’une inefficacité prouvée. En France, cet usage sort du cadre de l’autorisation de mise sur le marché.
- Ce que l’on surveille, quel que soit le contexte : la titration progressive prévue par le résumé des caractéristiques du produit, la réduction de posologie d’environ moitié en cas d’association au valproate, la vigilance devant toute éruption cutanée, en particulier pendant les huit premières semaines, et la réévaluation du schéma de titration après une interruption de traitement. Ce point ne vient pas des résultats de cette étude, il vient du cadre de prescription, et il prime sur toute considération d’efficacité.
- Ce que l’on retient sur la méthode : une synthèse qui va chercher les essais non publiés peut renverser une croyance thérapeutique installée. Devant toute méta-analyse, la question à poser est désormais : les essais négatifs ont-ils été récupérés, et comment ?
- La surveillance pratique est outillée par le simulateur du risque QT des associations de psychotropes.
Questions fréquentes
Peut-on utiliser la lamotrigine pour traiter un épisode dépressif bipolaire en cours ?
Un effet existe, il est faible (SMD 0,155, borne inférieure à 0,005). Il ne place pas la molécule au rang des options d’action rapide, et la titration lente qu’impose sa sécurité d’emploi la rend peu adaptée à une situation aiguë. En France, l’autorisation porte sur la prévention, et le résumé des caractéristiques du produit indique explicitement que le médicament n’est pas indiqué dans le traitement aigu des épisodes dépressifs ou maniaques.
Cette méta-analyse démontre-t-elle que la lamotrigine est inefficace en dépression unipolaire ?
Non, et la nuance compte. Elle montre qu’après intégration de trois essais non publiés, aucune efficacité n’est mise en évidence, ni seule (SMD 0,10, IC 95 % −0,20 à 0,41) ni en adjonction (RR 0,95, IC 95 % 0,73 à 1,23). Un effet de faible amplitude n’est pas formellement exclu, et l’hétérogénéité de l’analyse en monothérapie reste inexpliquée. En pratique, rien ne soutient la prescription dans cette indication, et celle-ci sort du cadre autorisé.
La lamotrigine fait-elle mieux que le lithium ?
Aucune supériorité n’est démontrée : en maintenance, RR 0,82 (IC 95 % 0,63 à 1,06) sur l’émergence de symptômes dépressifs et RR 0,90 (IC 95 % 0,68 à 1,18) sur la durée sans symptômes, sur 350 patients contre 242. Cela ne signifie pas que les deux molécules se valent : une comparaison non significative sur trois jeux de données, dont un essai ouvert, ne prouve pas l’équivalence. Le lithium conserve par ailleurs des propriétés que cette synthèse n’évalue pas, notamment sur le versant maniaque.
Pourquoi les essais non publiés changent-ils quelque chose ?
Parce que les essais négatifs sont publiés moins souvent et plus tard que les essais positifs. Ici, trois essais non publiés en dépression unipolaire pèsent sur le résultat. Le test statistique d’asymétrie ne détecte rien, mais c’est la récupération effective des données auprès du registre du promoteur, pas le test, qui protège du biais de publication.
Faut-il tenir compte de la revue dans laquelle ce travail paraît ?
Il faut le savoir, sans en faire un procès. La publication a lieu dans une revue en libre accès à frais de publication. Une synthèse se juge sur son protocole, sa stratégie de recherche, son traitement de l’hétérogénéité et la calibration de ses conclusions. Sur ces quatre points, ce travail tient, à l’exception d’une analyse que les auteurs eux-mêmes n’exploitent pas et de quelques discordances de forme entre le texte et les tableaux.
Bibliographie commentée
Étude source. Arnone D, Östlundh L, Mosa M, MacDonald B, Oldershaw J, Qassem T, Young AH. Efficacy of Lamotrigine in the Treatment of Unipolar and Bipolar Depression: Meta-Analysis of Acute and Maintenance Randomised Controlled Trials. Pharmaceuticals 2025 ; 18(10) : article 1590. DOI 10.3390/ph18101590. PMID 41155702. Enregistrement PROSPERO CRD42025633709. Apport : réunit 24 essais randomisés en double aveugle, essais non publiés compris, et sépare explicitement phase aiguë, maintenance et dépression unipolaire. Limites : une analyse rendue ininterprétable par une hétérogénéité de 96,7 %, une hétérogénéité inexpliquée de 73,7 % en monothérapie unipolaire, trois études sans double aveugle dans un ensemble présenté comme tel, et plusieurs discordances entre le texte et les tableaux.
Les deux essais d’association qui s’opposent. Geddes JR, Gardiner A, Rendell J, et al. Comparative evaluation of quetiapine plus lamotrigine combination versus quetiapine monotherapy (and folic acid versus placebo) in bipolar depression (CEQUEL): a 2 × 2 factorial randomised trial. Lancet Psychiatry 2016 ; 3 : 31-39. Kemp DE, Gao K, Fein EB, et al. Lamotrigine as add-on treatment to lithium and divalproex: lessons learned from a double-blind, placebo-controlled trial in rapid-cycling bipolar disorder. Bipolar Disorders 2012 ; 14 : 780-789. Apport : le premier, mené chez 101 patients contre 101 sur douze semaines en association à la quétiapine, donne une taille d’effet de 2,13 ; le second, mené chez 23 patients contre 26 sur douze semaines en association au lithium et au divalproate dans des formes à cycles rapides, donne −0,11. Ils illustrent concrètement pourquoi une moyenne pondérée peut n’avoir aucun sens. Limites : populations, comparateurs et échelles diffèrent, ce que la méta-régression n’a pas suffi à formaliser.
Registre d’essais du promoteur historique de la molécule. Registre public d’études GSK, gsk-studyregister.com, interrogé par les auteurs le 21 mai 2025. Apport : source des sept jeux de données du tableau 1 qui n’ont pas de publication scientifique associée, dont les trois essais en dépression unipolaire qui font basculer la lecture. Rend visible l’écart entre la littérature publiée et l’ensemble des données produites. Limites : complétude et niveau de détail de ces dépôts variables, ce qui limite l’évaluation individuelle du risque de biais.
Résumé des caractéristiques du produit de la lamotrigine, France. Base de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, document LAMICTAL consulté le 13 août 2026, version datée du 21 août 2012. Apport : seule source opposable pour l’indication, le schéma de titration, la réduction de dose en cas d’association au valproate et les mises en garde cutanées. Limites : document réglementaire, sans portée démonstrative sur l’efficacité comparative ; une version plus récente peut exister sur la base publique des médicaments, à contrôler avant toute citation d’un libellé.
À lire aussi
La fiche PEB du référentiel français de repérage du trouble bipolaire, la fiche mémo de la Haute Autorité de santé de juin 2015, lue avec la grille AGREE II. Elle dit quand évoquer le diagnostic et qui adresser au psychiatre. Elle ne dit rien du traitement, qu’elle exclut explicitement de son champ, et n’attribue de grade à aucune de ses recommandations.
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