Publié le 2 septembre 2026, mis à jour le 19 septembre 2026

Analyse · TOC et troubles apparentés · Méthodologie

Le trouble bipolaire modifie-t-il le profil symptomatique du trouble obsessionnel compulsif ?

▬ Publication European Neuropsychopharmacology · 2024 ; 80 : 14-24 · De Prisco et al. DOI 10.1016/j.euroneuro.2023.11.006 PMID 38128332 Scientifique 66 Éditorial 68

Dix-sept études, 3 844 patients, dont 682 présentant à la fois un trouble obsessionnel compulsif et un trouble bipolaire, comparés à 3 162 patients ayant un trouble obsessionnel compulsif isolé. Quinze études ont pu être méta-analysées. Deux différences ressortent sur vingt et une comparaisons : moins d’obsessions de contamination chez les patients comorbides (rapport de cotes 0,71, intervalle de confiance à 95 % de 0,53 à 0,95, p = 0,021) et davantage d’obsessions à thème sexuel (1,77, de 1,03 à 3,04, p = 0,04). Le second résultat ne survit ni au retrait d’une étude à la fois, ni à l’analyse restreinte aux études de bonne qualité. La sévérité globale ne diffère pas, mais ce constat est lui-même fragile. Sur les trois scores de sévérité, l’hétérogénéité va de 88,9 % à 93,7 % et un test d’asymétrie évoque un biais de publication pour la symptomatologie totale (p = 0,009). L’article décrit donc une piste phénoménologique, il ne fournit pas de repère diagnostique.

Le contexte

La rencontre d’un trouble obsessionnel compulsif et d’un trouble bipolaire chez le même patient n’est pas rare, et elle complique deux décisions : ce que l’on traite en premier, et avec quoi. Les revues antérieures ont surtout porté sur la prévalence de cette association et sur ses prédicteurs, sans décrire les caractéristiques cliniques qui la définissent. La question posée ici est différente et plus fine : la présence d’un trouble bipolaire s’accompagne-t-elle d’un profil symptomatique particulier du trouble obsessionnel compulsif ?

La question a un intérêt pratique. Certaines thématiques obsessionnelles sont rarement rapportées spontanément, les obsessions à contenu sexuel en particulier, et elles peuvent être confondues avec d’autres phénomènes cliniques, notamment avec les manifestations d’un épisode d’excitation. Savoir où regarder change la conduite de l’entretien.

L’étude en un coup d’œil

Élément
Population
Détail3 844 patients ayant un trouble obsessionnel compulsif, dont 682 présentent également un trouble bipolaire. Dix-sept études incluses dans la revue, quinze dans la méta-analyse. Treize études portaient sur des adultes, trois sur des enfants ou des adolescents, une sur les deux : la population n’est pas exclusivement adulte.
Exposition étudiée
DétailLa présence d’une comorbidité bipolaire. La perspective est celle du trouble obsessionnel compulsif, et non l’inverse : le groupe de référence est constitué de patients obsessionnels sans trouble bipolaire.
Comparateur
Détail3 162 patients ayant un trouble obsessionnel compulsif sans comorbidité bipolaire.
Critères de jugement
DétailFréquence vie entière des thématiques obsessionnelles et compulsives, nombre d’obsessions et de compulsions, sévérité globale du trouble obsessionnel compulsif. Les instruments utilisés diffèrent d’une étude à l’autre, ce qui constitue une source d’hétérogénéité en soi.
Plan expérimental
DétailRevue systématique et méta-analyse d’études observationnelles : quatorze études transversales et trois cohortes prospectives, aucun essai contrôlé. Protocole enregistré, conformité aux recommandations PRISMA 2020, modèle à effets aléatoires, évaluation de la qualité des études, méta-régressions et analyses de sensibilité.

Le contrôle de qualité

Point contrôléJugement
Enregistrement du protocolePrésent
ConstatProtocole enregistré sur PROSPERO sous l’identifiant CRD42023392296. Les auteurs déclarent trois écarts au protocole initial : ajout d’une analyse de sensibilité restreinte aux études de bonne qualité, extension des méta-régressions au delà de la règle des dix études initialement prévue, et passage du seuil de détection de l’hétérogénéité de p = 0,05 à p = 0,10.
Nature des donnéesObservationnelles
ConstatQuatorze études transversales et trois cohortes prospectives. Une différence de profil entre deux groupes ne dit pas que la comorbidité produit ce profil : elle peut refléter des différences de recrutement, de reconnaissance des symptômes ou d’ancienneté du trouble. Les auteurs le reconnaissent explicitement.
Hétérogénéité88,9 % à 93,7 %
ConstatSur les trois scores de sévérité, la dispersion entre études est telle que l’estimation groupée perd sa signification clinique. Elle est moindre ailleurs : 86,6 % pour le nombre d’obsessions, 61,6 % pour le nombre de compulsions, et nulle pour plusieurs thématiques. Les méta-régressions conduites pour en identifier la source sont exploratoires, non prévues sous cette forme au protocole et non corrigées pour la multiplicité.
Biais de publicationSignalé, dépistage partiel
ConstatLe test d’Egger n’a été conduit que sur les trois comparaisons réunissant au moins dix études. Il est significatif pour la symptomatologie obsessionnelle compulsive totale (z = -2,5854, p = 0,009) et négatif pour les obsessions agressives et les compulsions de lavage. Les deux résultats significatifs de la revue, contamination et thème sexuel, n’ont pas été testés faute d’un nombre suffisant d’études : sur ces deux points, il n’y a pas d’absence de biais, il y a absence d’analyse.
Robustesse du résultat le plus commentéNon maintenue
ConstatL’excès d’obsessions à thème sexuel disparaît au retrait de n’importe laquelle des études incluses, à deux exceptions près, et il disparaît également lorsque l’analyse se restreint aux études de bonne qualité méthodologique (rapport de cotes 2,17, de 0,80 à 5,87, p = 0,127). Deux tests, tous deux négatifs.
Financement et liens d’intérêtsAucun financement, liens déclarés
ConstatLes auteurs déclarent l’absence de source de financement pour ce travail. Deux d’entre eux rapportent des liens d’intérêts étendus avec l’industrie pharmaceutique, à titre de consultant, de conseil ou d’orateur, et l’un bénéficie d’une bourse de la fondation La Caixa. Les neuf autres auteurs déclarent n’avoir aucun lien à signaler. Le détail figure dans la bibliographie commentée.

Les résultats

93,7 %
Hétérogénéité maximale mesurée sur les scores de sévérité, où elle s’échelonne de 88,9 % à 93,7 %. C’est la donnée qui commande de lire ces estimations groupées comme des ordres de grandeur, pas comme des mesures.
RésultatValeur
Obsessions de contaminationRapport de cotes 0,71 (0,53 à 0,95), p = 0,021
LectureMoins fréquentes chez les patients comorbides, sur neuf études. La borne supérieure de l’intervalle approche la valeur 1, l’écart est donc modeste et l’estimation peu précise. Le résultat cesse d’être significatif au retrait de l’une ou l’autre de deux études, mais il se maintient et se renforce lorsque l’analyse ne retient que les études de bonne qualité (0,66, de 0,48 à 0,89, p = 0,007), où s’y ajoute une moindre fréquence des compulsions de lavage (0,59, de 0,37 à 0,93, p = 0,022).
Obsessions à thème sexuelRapport de cotes 1,77 (1,03 à 3,04), p = 0,04
LectureLe résultat qui attire l’attention, et celui qui ne tient pas. L’intervalle démarre à peine au dessus de 1, le seuil de signification est franchi de justesse, l’hétérogénéité atteint 57,6 %, l’effet s’efface au retrait de presque n’importe quelle étude et il disparaît quand on écarte les études les plus faibles. Il ne se cite pas sans cette réserve.
Autres thématiques obsessionnelles et compulsivesDix-neuf comparaisons non significatives
LectureAucune différence détectée sur les autres dimensions. Les intervalles sont pour plusieurs d’entre elles très larges, par exemple de 0,46 à 3,29 pour les rituels de répétition : c’est une imprécision, pas une équivalence démontrée. Compte tenu de l’hétérogénéité et de l’effectif du groupe comorbide, presque cinq fois plus petit que celui du groupe de référence, cela ne permet pas d’affirmer que ces dimensions sont réparties de façon identique.
Sévérité globale du trouble obsessionnel compulsifDifférence standardisée -0,305 (-0,663 à 0,053), p = 0,094
LecturePas de différence significative entre les deux groupes, sur douze études. Le constat est cependant moins solide qu’il n’y paraît : l’hétérogénéité atteint 90,4 %, c’est sur ce critère que le test d’asymétrie est significatif, et le retrait d’une seule étude suffit à rendre la différence significative (-0,375, de -0,74 à -0,01, p = 0,044). Ce que la comorbidité modifierait, ce serait la forme plutôt que l’intensité, mais cette lecture reste une hypothèse.

Lecture critique

DomaineJugement
Conduite de la revueRigoureuse
ConstatQuatre bases interrogées jusqu’au 7 août 2023, 10 393 références identifiées, sélection et extraction en double avec arbitrage, évaluation de la qualité des études par une échelle validée, analyses de sensibilité conduites et rapportées. La revue fait ce qu’il faut pour montrer les faiblesses de ses propres résultats.
Niveau de preuve du matériauObservationnel
ConstatUne méta-analyse ne peut pas dépasser la qualité de ce qu’elle agrège. Empiler des études transversales produit une estimation plus précise, pas une preuve d’un autre ordre. Les auteurs indiquent eux-mêmes que le caractère transversal de la plupart des études interdit toute conclusion causale.
Définition des groupesVariable
ConstatLes diagnostics devaient reposer sur les critères du DSM ou de la CIM, mais cinq des études incluses n’ont pas utilisé d’entretien structuré ou semi-structuré. Quatorze études renseignent le type de trouble bipolaire, avec 38,5 % de trouble de type I et une dispersion considérable entre études, de 2 % à 82 %. Neuf études documentent l’état thymique au moment de l’évaluation : 88,9 % des patients étaient euthymiques. Les résultats valent donc surtout pour des patients en rémission thymique.
Multiplicité des comparaisonsAucun ajustement rapporté
ConstatVingt et une méta-analyses sont rapportées, auxquelles s’ajoutent de nombreuses méta-régressions dont neuf associations significatives sont mises en avant. Aucune correction pour comparaisons multiples n’est rapportée. Deux résultats significatifs sur vingt et un, dont un à p égal 0,04, s’interprètent dans ce contexte.
Adéquation des conclusionsNuance tardive
ConstatLa discussion est prudente et la conclusion des auteurs est sobre, mais la fragilité du résultat sur les obsessions sexuelles mérite d’apparaître dès l’énoncé du résultat, faute de quoi c’est la version courte qui circule.
Portée pour la pratiqueIndicative
ConstatAucune de ces différences n’a la précision requise pour orienter un diagnostic individuel. Leur intérêt est de suggérer où porter l’attention pendant l’entretien.

Niveau de preuve

Scientifique66
Éditorial68

La confiance est correcte sur la conduite du travail, qui applique les règles de la revue systématique, enregistre son protocole, déclare ses écarts au protocole et publie les analyses qui affaiblissent ses propres conclusions.

Elle est faible sur chacun des résultats. Sur les différences de profil, l’hétérogénéité rend les estimations groupées peu interprétables, aucune des deux différences significatives n’a pu être testée pour le biais de publication, et le résultat le plus repris disparaît dès que l’on retire une étude ou que l’on restreint l’analyse aux études les plus solides. Sur l’absence de différence de sévérité globale, la prudence s’impose également : l’hétérogénéité y atteint 90,4 %, c’est le seul critère pour lequel un biais de publication est objectivé, et le retrait d’une étude suffit à faire apparaître une différence. Ce qui est suggéré, c’est que la comorbidité bipolaire s’accompagne d’une répartition un peu différente des thématiques obsessionnelles, la moindre fréquence des obsessions de contamination étant le signal le plus constant. Ce qui n’est pas établi, c’est l’existence d’un excès d’obsessions à thème sexuel. Ce qui n’est pas montré, et ne pouvait pas l’être avec ce matériau, c’est que le trouble bipolaire soit la cause de ces différences.

Le test du confrère

Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en deux minutes, entre deux consultations.

« Le résultat dont tout le monde va parler tombe dès qu’on retire une étude ou qu’on garde les bonnes, et l’hétérogénéité dépasse 88 % sur les scores de sévérité. Je ne vais pas changer ma façon d’examiner un patient pour ça. Ce que je retiens, c’est qu’il faut demander les obsessions à contenu sexuel, ce qu’on oublie de faire, et cette raison-là n’a pas besoin d’une méta-analyse. »

Traduction pour la pratique : l’article ne fournit aucun critère utilisable pour distinguer un patient d’un autre. Il rappelle en revanche qu’une partie de la symptomatologie obsessionnelle reste tue si on ne la recherche pas explicitement.

Ce que vous pouvez en faire

  • Explorer systématiquement les thématiques obsessionnelles rarement rapportées spontanément, dont les obsessions à contenu sexuel ou agressif, chez tout patient obsessionnel. La justification en est clinique, elle ne dépend pas de la solidité de ce résultat.
  • Ne pas utiliser un profil symptomatique pour supposer une comorbidité bipolaire. Aucun des écarts rapportés ici n’a la précision nécessaire pour cet usage, et la sévérité globale ne distingue pas les deux groupes.
  • Distinguer, à l’entretien, une obsession à contenu sexuel, vécue comme intrusive et pénible, d’une modification du comportement sexuel survenant dans un épisode d’excitation. La confusion est possible et ses conséquences thérapeutiques diffèrent.
  • Garder à l’esprit que les données proviennent en grande majorité de patients évalués en euthymie, et qu’elles portent sur des symptômes rapportés vie entière, sans indication sur leur présence actuelle ni sur leur évolution.
  • Sur le choix du traitement chez un patient obsessionnel avec trouble bipolaire, cette étude n’apporte rien : elle ne mesure ni la réponse ni la tolérance. Les précautions habituelles concernant l’usage d’un antidépresseur sans stabilisateur de l’humeur relèvent d’autres sources, à vérifier et à dater avant d’en informer un patient.
  • Chez une femme en âge de procréer, les conditions de prescription du valproate en France sont strictement encadrées et évoluent. Ce point ne relève pas de cette publication, il relève de la vérification des textes en vigueur au moment de la prescription.
  • La conduite à tenir est détaillée dans l’arbre décisionnel du trouble bipolaire.

Questions fréquentes

Faut-il retenir que les obsessions sexuelles sont plus fréquentes en cas de trouble bipolaire associé ?

Non, pas en l’état. L’écart observé est modeste, il franchit de peu le seuil de signification, il s’efface au retrait de presque n’importe laquelle des études incluses, et il disparaît lorsque l’analyse ne retient que les études de bonne qualité. C’est le comportement typique d’un résultat qui doit encore être confirmé.

Que signifie une hétérogénéité de 88,9 % à 93,7 % ?

Que la quasi-totalité de la variabilité observée entre les résultats des études tient à des différences réelles entre ces études et non au hasard de l’échantillonnage. Les populations, les instruments et les contextes cliniques diffèrent trop pour qu’une valeur moyenne les résume. On lit alors les résultats comme un ordre de grandeur.

Un test d’asymétrie significatif prouve-t-il un biais de publication ?

Il l’évoque fortement, sans le démontrer. Une asymétrie peut aussi refléter une hétérogénéité réelle ou des différences de qualité entre petites et grandes études. Sa présence invite à considérer que l’effet groupé est probablement surestimé. Il faut ajouter ici que le test n’a pu être conduit que sur trois comparaisons, celles réunissant au moins dix études : ailleurs, le biais n’a pas été écarté, il n’a pas été cherché.

Pourquoi la sévérité globale ne diffère-t-elle pas ?

L’estimation groupée ne franchit pas le seuil de signification, ce qui suggère que la comorbidité modifierait la forme de la symptomatologie plutôt que son intensité. Ce constat est toutefois le moins stable du travail : l’hétérogénéité y atteint 90,4 %, un biais de publication y est objectivé, et le retrait d’une seule étude fait apparaître une différence significative. Il ne peut pas être présenté comme un résultat robuste.

Ces données changent-elles la prise en charge ?

Non. Aucun élément ne porte sur le traitement, la réponse thérapeutique ou l’évolution. L’apport est descriptif et il oriente l’entretien, rien de plus.

Bibliographie commentée

Étude source. De Prisco M, Tapoi C, Oliva V, Possidente C, Strumila R, Takami Lageborn C, Bracco L, Girone N, Macellaro M, Vieta E, Fico G. Clinical features in co-occuring obsessive-compulsive disorder and bipolar disorder: A systematic review and meta-analysis. European Neuropsychopharmacology. 2024 ; 80 : 14-24. DOI 10.1016/j.euroneuro.2023.11.006. Le titre est reproduit tel qu’il est publié, y compris l’orthographe « co-occuring ». Publication en accès ouvert sous licence Creative Commons. Financement : les auteurs déclarent l’absence de source de financement pour ce travail. Liens d’intérêts : E. Vieta déclare des subventions et des activités de consultant, de conseil ou d’orateur pour AB-Biotics, AbbVie, Angelini, Biogen, Biohaven, Boehringer-Ingelheim, Celon Pharma, Compass, Dainippon Sumitomo Pharma, Ethypharm, Ferrer, Gedeon Richter, GH Research, GlaxoSmithKline, Idorsia, Janssen, Lundbeck, Medincell, Novartis, Orion Corporation, Organon, Otsuka, Rovi, Sage, Sanofi-Aventis, Sunovion, Takeda et Viatris, en dehors du travail soumis ; G. Fico déclare des honoraires de formation médicale continue ou de consultant d’Angelini, Janssen-Cilag et Lundbeck, et bénéficie d’une bourse de la fondation La Caixa ; les neuf autres auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêts.

Enregistrement du protocole. Registre PROSPERO, identifiant CRD42023392296. Les écarts au protocole initial sont décrits par les auteurs dans l’annexe I du matériel supplémentaire.

Matériel supplémentaire. Stratégies de recherche, liste des études exclues avec motifs, évaluation de la qualité étude par étude, résultats détaillés des méta-régressions et des analyses de sensibilité, analyse restreinte aux études de bonne qualité, liste de contrôle PRISMA 2020.

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