Publié le 9 août 2026, mis à jour le 20 septembre 2026
Psilocybine et état de stress post-traumatique : que prouve un essai ouvert de 22 patients, et que ne prouve-t-il pas ?
Journal of Psychopharmacology · 2026 ; 40(1) : 139-148 · McGowan et al.
DOI 10.1177/02698811251362390
PMID 40883964
Scientifique 61
Éditorial 81
L’essentiel
Vingt-deux adultes souffrant d’un état de stress post-traumatique ont reçu une dose unique de 25 mg de psilocybine synthétique, dans trois centres de recherche, avec un accompagnement psychologique. Le critère principal de l’essai est la sécurité, pas l’efficacité. Il n’y a ni groupe témoin, ni tirage au sort, ni insu. Sur ce critère principal, le résultat est net : 117 événements indésirables survenus sous traitement, 70 le jour de l’administration dont 64 résolus dès le lendemain, aucun événement indésirable grave, aucune sortie d’essai. Deux événements d’idéation suicidaire sont rapportés chez des participants ayant tous deux un antécédent de suicidalité : l’un le jour même de l’administration, résolu dans la journée et jugé lié au produit, l’autre à la semaine 7, résolu en moins d’un mois et jugé possiblement lié. Les baisses de score sur la CAPS-5 et la PCL-5 sont des critères secondaires mesurés sans comparateur : elles ne permettent aucune conclusion sur l’efficacité, et les auteurs le disent eux-mêmes. L’essai est promu et financé par Compass Pathfinder Ltd, et cinq des neuf auteurs sont employés actuels ou passés de Compass Pathways Plc et détiennent des titres de la société.
Le contexte
Les psychédéliques occupent depuis trois ans une place dans la presse générale sans rapport avec le volume de preuves disponibles. L’état de stress post-traumatique est un terrain de choix pour cette dissonance : les traitements dont l’efficacité est établie existent, mais une part des patients y répond mal, et l’attente est forte.
Un point de droit d’abord, parce qu’il conditionne toute discussion en France. La psilocybine et la psilocine figurent à l’annexe III de l’arrêté du 22 février 1990 fixant la liste des substances classées comme stupéfiants, les champignons hallucinogènes, dont ceux du genre Psilocybe, à l’annexe IV du même texte. L’article R. 5132-74 du Code de la santé publique interdit, sauf autorisation expresse, la production, la culture, la fabrication, le transport, l’importation, l’exportation et la détention des substances classées comme stupéfiants. L’article L. 3421-1 punit l’usage illicite d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende. Aucune autorisation de mise sur le marché n’existe pour la psilocybine, en France comme en Europe. La seule voie légale est la participation à un protocole de recherche autorisé.
Cet article n’annonce donc pas un traitement. Il sert à autre chose : apprendre à lire un essai de phase 2 ouvert, qui est le type d’étude le plus régulièrement transformé en promesse thérapeutique entre la publication et le fil d’actualité.
L’étude en un coup d’œil
| Question (PICO) | |
|---|---|
| Population | |
| 22 adultes ayant un état de stress post-traumatique selon le DSM-5, consécutif à un événement traumatique survenu à l’âge adulte. 63,6 % de femmes, âge moyen 39,0 ans (écart-type 7,91). Score CAPS-5 d’au moins 25 à l’inclusion, soit des symptômes au minimum modérés. 39 personnes évaluées à la sélection, 22 incluses, 22 traitées, 22 suivies jusqu’au terme. Traumatisme index : agression physique ou sexuelle 7 (31,8 %), combat ou zone de guerre 6 (27,3 %), accident grave 1 (4,5 %), autre 8 (36,4 %) | |
| Intervention | |
| COMP360, psilocybine synthétique, dose unique de 25 mg, administrée avec un accompagnement psychologique : trois séances de préparation pendant la période de rodage, une séance d’administration de 6 à 8 heures en présence de deux thérapeutes avec un psychiatre disponible sur place, trois séances d’intégration le lendemain puis en semaines 1 et 2. Le modèle de soutien est celui conçu par le promoteur pour ses essais. Les thérapeutes sont des professionnels de santé mentale titulaires d’une autorisation d’exercice. L’arrêt des traitements interdits par le protocole était exigé au moins deux semaines avant l’inclusion, quatre semaines pour la fluoxétine : neuf participants (40,9 %) ont dû interrompre un antidépresseur | |
| Comparateur | |
| Aucun. Bras unique, pas de placebo, pas de randomisation, pas d’insu, ni pour les participants, ni pour les cliniciens évaluateurs | |
| Critères | |
| Principal : sécurité et tolérance, nombre de participants présentant un événement indésirable survenu sous traitement jusqu’à 12 semaines. Secondaires : CAPS-5, PCL-5, échelle de handicap de Sheehan, EQ-5D-5L. Exploratoire post hoc : corrélations entre les dimensions du 5D-ASC et la variation de la CAPS-5 | |
| Design | |
| Essai de phase 2, ouvert, non randomisé, multicentrique. Trois sites : King’s College London au Royaume-Uni, Mount Sinai à New York et Sunstone Therapies à Rockville aux États-Unis. NCT05312151, essai conduit de juin 2022 à février 2024, suivi de 12 semaines avec visites en clinique à J2, S1, S2, S4 et S12, complétées par deux visites en semaines 6 et 9, en clinique ou à distance. Niveau de preuve CEBM 4. Promoteur et financeur : Compass Pathfinder Ltd, Londres. Publication en accès libre sous licence CC BY-NC | |
| Exclusions | |
| Antécédent, actuel ou passé, de schizophrénie, de trouble schizo-affectif ou d’un autre trouble psychotique, de trouble bipolaire, de trouble obsessionnel compulsif, ou d’un trouble de la personnalité, dont le trouble de la personnalité borderline. État de stress post-traumatique complexe. Risque suicidaire cliniquement significatif. Trouble de l’usage d’alcool ou de substances dans les douze mois. Usage de MDMA, de psilocybine ou d’un autre psychédélique dans l’année. Diagnostic principal d’épisode dépressif caractérisé dans les six mois. Exposition traumatique dans les trois mois. Maltraitance physique ou sexuelle significative dans l’enfance, à l’appréciation du clinicien |
Le contrôle de qualité
| Critère | Statut |
|---|---|
| Enregistrement préalable | Solide |
| ConstatNCT05312151. Le critère principal enregistré est bien la survenue d’événements indésirables sous traitement jusqu’à 12 semaines, et c’est celui que l’article rapporte comme principal | |
| Groupe témoin | Absent |
| ConstatBras unique. Aucun contrefactuel, donc aucune attribution causale possible sur les critères symptomatiques | |
| Insu | Absent |
| ConstatEssai ouvert. Les participants savent ce qu’ils reçoivent, les cliniciens qui cotent la CAPS-5 aussi | |
| Adéquation du plan à l’objectif principal | Solide |
| ConstatPour décrire la nature et la chronologie des effets indésirables d’une première administration dans une population donnée, un plan ouvert de phase 2 est le bon outil. Le reproche ne porte pas sur le plan, il porte sur ce qu’on lui fait dire | |
| Effectif | Réserve |
| Constat22 participants exposés. Un événement rare, par construction, ne peut pas apparaître à cette échelle | |
| Recueil de la suicidalité | Solide |
| ConstatC-SSRS à chaque visite, sur la période écoulée depuis la visite précédente. Les deux idéations suicidaires sont rapportées avec leur chronologie, leur intensité, leur imputabilité et les antécédents des participants concernés. C’est plus que ne font beaucoup d’essais du domaine | |
| Surveillance des constantes | Réserve |
| ConstatLes auteurs signalent eux-mêmes des données de constantes vitales limitées pendant la séance d’administration, disponibles selon le calendrier renforcé pour quatre participants seulement. Le retentissement cardiovasculaire aigu reste donc mal décrit ici | |
| Généralisabilité | Réserve |
| ConstatLa liste des exclusions retire du champ les profils les plus fréquents en pratique : forme complexe, épisode dépressif caractérisé récent au premier plan, trouble bipolaire, trouble de la personnalité, trouble de l’usage de substances dans l’année, antécédent de maltraitance dans l’enfance, risque suicidaire significatif. Le résultat de sécurité vaut pour ceux qui sont entrés, pas pour ceux qui ont été écartés | |
| Indépendance | Insuffisante |
| ConstatEssai financé et promu par Compass Pathfinder Ltd. La société de recherche sous contrat chargée de superviser la conduite de l’essai est payée par le promoteur et travaille sous sa direction. Cinq des neuf auteurs, dont le dernier, sont employés actuels ou passés de Compass Pathways Plc et détiennent actions, options ou unités d’actions restreintes | |
| Transparence de la publication | Solide |
| ConstatAccès libre, PMCID PMC13198616, limites énoncées sans détour par les auteurs, y compris l’absence de comparateur. Le conflit d’intérêts est structurel, l’exposé des données ne l’est pas | |
Les résultats
| Critère | Résultat publié |
|---|---|
| Événements indésirables sous traitement | 117 événements, chez 22 participants sur 22 (100 %). 70 (59,8 %) le jour de l’administration, dont 64 (91,4 %) résolus dès le lendemain : 56 le jour même, 8 le lendemain |
| Lecture PEBCritère principal, interprétable tout le monde a présenté quelque chose, et l’essentiel s’est joué et éteint le jour même | |
| Effets les plus fréquents | Céphalée 11 participants (50,0 %), nausée 8 (36,4 %), pleurs 6 (27,3 %), fatigue 6 (27,3 %) |
| Lecture PEBCritère principal, interprétable les pleurs comptés comme événement indésirable disent quelque chose de la nature de la séance | |
| Événements sévères | 3 participants (13,6 %), 8 événements : humeur euphorique (2), nausée, frissons, contractions musculaires, hallucination visuelle, hallucination auditive, hallucination synesthésique. Tous survenus le jour de l’administration et tous jugés liés au traitement, 7 résolus le jour même, 1 le lendemain |
| Lecture PEBRéserve sévère ne veut pas dire grave, mais un participant sur sept a vécu un épisode coté d’intensité sévère | |
| Événements graves et arrêts | Aucun événement indésirable grave. Aucune sortie d’essai, sans restriction de motif : les 22 participants ont achevé les 12 semaines de suivi |
| Lecture PEBCritère principal, interprétable avec 22 exposés, cela exclut une toxicité aiguë fréquente, pas une toxicité rare | |
| Idéations suicidaires | 2 événements. Le premier, d’intensité modérée, a débuté et s’est résolu le jour de l’administration chez un participant devenu répondeur et en rémission à la semaine 4 : il a été jugé lié au produit. Le second, d’intensité légère, est survenu à la semaine 7 chez un non-répondeur et s’est résolu en moins d’un mois : il a été jugé possiblement lié. Les deux participants avaient un antécédent de suicidalité au C-SSRS |
| Lecture PEBRéserve le signal existe et il est daté du jour même de l’administration dans un cas. Rappel : les patients à risque suicidaire cliniquement significatif avaient été exclus | |
| CAPS-5, semaine 4 | Score initial 47,5 (9,78). Variation −29,9 (14,06), IC 95 % : −36,1 à −23,7 ; d de Cohen 2,13. Réponse 81,8 %, rémission 63,6 % |
| Lecture PEBNon interprétable critère secondaire mesuré sans comparateur. Aucune part de cette variation ne peut être attribuée au produit | |
| CAPS-5, semaine 12 | Variation −29,5 (15,43), IC 95 % : −36,4 à −22,7 ; d de Cohen 1,92. Réponse 77,3 %, rémission 54,5 %. Réponse définie par une baisse d’au moins 15 points, rémission par un score inférieur ou égal à 20 |
| Lecture PEBNon interprétable la durabilité apparente ne change rien à l’affaire : sans bras témoin, on ignore ce qu’aurait donné le même dispositif sans le produit | |
| PCL-5 | Score initial 52,1 (13,68). Jour 2 : −33,5 (14,32), IC 95 % : −39,8 à −27,1 ; d 2,34. Semaine 12 : −34,3 (18,13), IC 95 % : −42,4 à −26,3 ; d 1,89 |
| Lecture PEBNon interprétable auto-questionnaire rempli par des participants qui savent tous ce qu’ils ont reçu, dès le surlendemain de la séance | |
| 5D-ASC, corrélations avec la CAPS-5 | Corrélations de Spearman avec la variation de la CAPS-5. Immensité océanique : rs = −0,442 à la semaine 4 et rs = −0,394 à la semaine 12, une expérience plus intense allant avec une baisse plus marquée. Les trois autres corrélations de force modérée vont en sens inverse : dissolution anxieuse de l’ego rs = 0,396 à la semaine 4, réduction de la vigilance rs = 0,425 à la semaine 4, restructuration visuelle rs = 0,327 à la semaine 12, une expérience plus intense allant cette fois avec une baisse plus modeste. Les autres coefficients sont inférieurs à 0,3 |
| Lecture PEBNon interprétable analyse exploratoire post hoc, sur 22 observations, sans aucune valeur de p. À cet effectif, un seul participant atypique déplace le coefficient. Et le tableau n’est pas homogène : ne retenir que la dimension qui va dans le sens attendu, en laissant de côté les trois qui vont dans l’autre, serait une lecture orientée | |
Pourquoi les chiffres d’efficacité ne se lisent pas
Un −29,9 sur la CAPS-5 et un d de Cohen à 2,13, c’est spectaculaire sur le papier. Le réflexe est de comparer ce chiffre à ceux des essais contrôlés. Ce réflexe est faux, et il vaut la peine de dire exactement pourquoi, parce que le raisonnement resservira ailleurs.
Une variation avant après dans un bras unique agrège au moins six choses qu’on ne peut pas séparer les unes des autres.
- L’évolution spontanée du trouble sur douze semaines, qui n’est pas nulle.
- La régression vers la moyenne, mécanique dès lors qu’on sélectionne les gens sur un score élevé à un instant donné.
- L’attente du participant, qui a candidaté pour recevoir un psychédélique, qui sait qu’il l’a reçu, et qui l’a très bien senti passer.
- L’attente de l’évaluateur, qui cote la CAPS-5 en sachant qui a été traité et quand.
- L’accompagnement lui-même, et il est loin d’être accessoire : trois séances de préparation, six à huit heures avec deux thérapeutes, un psychiatre sur place, trois séances d’intégration. Aucun essai ici ne dit ce que produirait ce même dispositif sans le produit.
- L’effet pharmacologique de la psilocybine, dont on cherche justement la part.
Les intervalles de confiance publiés autour de ces variations n’aident pas. Ils décrivent la précision avec laquelle on a mesuré un changement observé dans ce groupe. Ils ne disent rien de sa cause. Un intervalle étroit autour d’une quantité non interprétable reste une quantité non interprétable. Les auteurs précisent d’ailleurs n’avoir conduit aucune analyse statistique inférentielle : pas de test, pas de valeur de p, uniquement des résumés descriptifs.
Un chiffre du même article rend la chose concrète : sur la PCL-5, la baisse est de 33,5 points dès le jour 2, soit environ les deux tiers du score initial, quarante-huit heures après une séance de six à huit heures. Une telle cinétique est compatible avec un effet pharmacologique rapide. Elle est tout aussi compatible avec l’état d’un patient au lendemain d’une expérience intense vécue dans un cadre bienveillant, à qui l’on demande de remplir un auto-questionnaire. Départager les deux demande un bras témoin. Il n’y en a pas.
Les auteurs, à leur crédit, ne franchissent pas la ligne. Leur conclusion est que la psilocybine à 25 mg administrée avec un accompagnement psychologique « peut être sûre, bien tolérée et associée à une amélioration symptomatique » chez l’adulte souffrant d’un état de stress post-traumatique. Associée, pas responsable. Leur première limite énoncée est l’absence de bras comparateur, et ils écrivent que des études contrôlées plus larges sont nécessaires pour comprendre la sécurité et l’efficacité. PEB ne durcit pas cette conclusion, et refuse la lecture d’efficacité qu’on lui fera dire ailleurs.
Lecture critique
| Domaine | Jugement |
|---|---|
| Niveau de preuve | Faible |
| ConstatCEBM 4. Série prospective ouverte de 22 cas exposés. C’est le plancher au-dessus duquel commence la recherche clinique interprétable, pas un résultat sur lequel on fonde une pratique | |
| Ce que l’essai établit | Solide dans ses limites |
| ConstatChez 22 adultes sélectionnés, une prise unique de 25 mg dans un cadre de recherche n’a produit ni événement grave, ni sortie d’essai, et l’essentiel des manifestations aiguës s’est éteint en un à deux jours. Voilà l’apport, et il est réel : la population de l’état de stress post-traumatique était jusqu’ici peu représentée dans les essais de psilocybine | |
| Ce que l’essai ne peut pas établir | Hors de portée |
| ConstatL’efficacité, la comparaison à un traitement de référence, la part respective du produit et de l’accompagnement, la sécurité au-delà de douze semaines, la sécurité des événements rares, la sécurité chez les patients exclus | |
| Risque spécifique dans le trauma | Réserve |
| ConstatUne expérience psychédélique peut ramener au premier plan le matériel traumatique. L’étude qualitative jumelle menée sur la même cohorte décrit précisément un engagement avec ce matériel, direct autant qu’indirect, par des voies affectives, corporelles et de transcendance de soi. C’est peut-être le mécanisme recherché. C’est aussi, sans cadre, le scénario d’une réactivation subie et non contenue. Les pleurs chez 27,3 % des participants et l’idéation suicidaire survenue le jour même de l’administration ne sont pas des détails de tolérance | |
| Le dispositif fait partie du traitement | Réserve |
| ConstatSélection stricte, préparation, deux thérapeutes présents six à huit heures, psychiatre sur place, intégration, C-SSRS à chaque visite. Le résultat de sécurité est celui du dispositif entier. Il ne se transpose pas à une prise isolée, et encore moins à une prise hors soin | |
| Indépendance | Insuffisante |
| ConstatPromoteur, financement, supervision de la conduite et la majorité des auteurs, cinq sur neuf, relèvent du même industriel. Cela n’invalide pas les données, cela impose de les tenir pour ce qu’elles sont : une étape de développement d’un produit, rapportée par ceux qui le développent | |
| Revendication d’antériorité | Réserve |
| ConstatLes auteurs écrivent que les effets de la psilocybine dans ce trouble étaient jusqu’alors inconnus. Nous avons cherché un contre-exemple antérieur à leur publication du 29 août 2025 sans en trouver : les travaux plus anciens que nous avons retrouvés sont des protocoles ou des synthèses narratives. Depuis, un essai pilote ouvert conduit chez 12 vétérans a été publié, avec deux administrations et un plan différent. La littérature reste très mince | |
Un mot sur ce que cet essai ne dit pas mais qu’on lui fera dire. Une absence d’événement grave sur 22 exposés borne le risque par le haut de façon très lâche. La règle de trois, calcul de coin de table appliqué aux essais où aucun événement n’est survenu, donne ici une borne supérieure d’environ 14 % pour la fréquence réelle. Ce chiffre n’est pas dans l’article, c’est une déduction arithmétique à partir de son résultat. Autrement dit, un accident survenant chez un patient sur vingt serait parfaitement compatible avec ce qui a été observé. Écrire « aucun événement grave » est exact. En déduire « c’est sûr » ne l’est pas.
Niveau de preuve
Appréciation PEB : confiance faible sur la sécurité à court terme d’une prise unique de 25 mg dans un cadre de recherche très encadré, chez des adultes sélectionnés et sans comorbidité lourde. Confiance nulle, au sens strict, sur l’efficacité, qui n’a pas été évaluée ici et ne peut pas l’être avec ce plan. Le score scientifique de 61 tient à cet écart : la méthode est convenable pour la question posée, mais la question posée est étroite, l’effectif petit et l’indépendance faible. Le score éditorial de 81 tient à autre chose. Cette étude est un bon cas d’école, et c’est à ce titre que nous la publions.
Le test du confrère
Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en trente secondes, entre deux consultations.
« Vingt-deux patients, une dose, pas de témoin, critère principal la tolérance : là-dessus, rien de grave, et le gros de ce qui est arrivé le jour de la séance était retombé le lendemain. Restent deux idéations suicidaires, dont une le jour même et une à la semaine 7. Les baisses de CAPS-5, je ne les regarde même pas, il n’y a rien à quoi les comparer. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on a maintenant de quoi répondre au patient qui a lu un article dans le journal. Et la réponse, c’est que le produit est un stupéfiant, qu’il n’y a pas d’autorisation, et qu’on n’a pas encore la moindre preuve que ça marche. »
Traduction pour la pratique : quand le critère principal est la sécurité, les critères d’efficacité de l’article sont des données de cadrage pour l’essai suivant, pas des résultats.
Ce que vous pouvez en faire dès lundi matin. Rien à changer dans les prescriptions. Beaucoup à dire en consultation, parce que la question, elle, arrive.
- Poser le cadre juridique sans détour et sans jugement. La psilocybine et la psilocine sont classées comme stupéfiants à l’annexe III de l’arrêté du 22 février 1990, les champignons hallucinogènes, dont ceux du genre Psilocybe, à l’annexe IV. La détention est interdite sauf autorisation expresse (article R. 5132-74 du Code de la santé publique) et l’usage illicite est puni d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende (article L. 3421-1). Il n’existe aucune autorisation de mise sur le marché. Un patient qui vous interroge cherche souvent d’abord à savoir si c’est autorisé : la réponse est non, hors protocole de recherche autorisé.
- Séparer les deux questions, ce que les articles de presse ne font pas. Question de sécurité : dans un cadre de recherche, chez 22 personnes triées, une prise unique n’a pas provoqué d’accident grave. Question d’efficacité : elle n’a pas été posée par cette étude, et aucune donnée ne permet d’y répondre aujourd’hui. Le patient entend en général les deux comme une seule.
- Expliquer pourquoi le cadre n’est pas un décor. Les 22 participants ont été sélectionnés, préparés en trois séances, accompagnés six à huit heures par deux thérapeutes avec un psychiatre disponible, revus trois fois pour l’intégration, et évalués au C-SSRS à chaque visite. Le résultat de tolérance appartient à cet ensemble. Une prise seule, chez soi, ou dans un séjour commercial à l’étranger, ne reproduit aucun de ces éléments.
- Nommer le risque propre au trauma. Une expérience psychédélique peut ramener le matériel traumatique au premier plan. Dans cet essai, plus d’un participant sur quatre a pleuré au point que ce soit consigné comme événement indésirable, et une idéation suicidaire est survenue le jour même de l’administration. Les personnes présentant une forme complexe, un risque suicidaire significatif, un antécédent psychotique ou bipolaire, un trouble de la personnalité, un trouble de l’usage de substances dans l’année ou un antécédent de maltraitance dans l’enfance avaient été exclues : chez elles, on ne sait rien, ce qui n’est pas rassurant, c’est simplement inconnu.
- Documenter si le patient rapporte une consommation, sans faire de la morale. Notez la substance, la dose supposée, le contexte, les traitements en cours. Utile à savoir : le protocole imposait l’arrêt des psychotropes interdits au moins deux semaines avant, quatre semaines pour la fluoxétine. Un patient sous inhibiteur de la recapture de la sérotonine qui consommerait de la psilocybine ne serait dans aucune des conditions étudiées ici.
- Réorienter vers les prises en charge dont l’efficacité est établie dans l’état de stress post-traumatique, au premier rang desquelles les psychothérapies centrées sur le trauma, selon les recommandations en vigueur. Ces recommandations sont extérieures à l’étude analysée ici et ne s’appuient pas sur elle.
- Emporter la grille de lecture. Trois questions suffisent devant n’importe quel essai ouvert : quel était le critère principal, y avait-il un comparateur, qui a coté les scores en sachant quoi. Elles servent bien au-delà des psychédéliques.
Questions fréquentes
Cette étude montre-t-elle que la psilocybine traite l’état de stress post-traumatique ?
Non, et elle ne cherchait pas à le montrer. Son critère principal est la sécurité. Les baisses de score sur la CAPS-5 et la PCL-5 sont des critères secondaires observés dans un bras unique, sans placebo ni insu. On ne peut pas savoir quelle part revient au produit, à l’accompagnement, à l’attente ou à l’évolution naturelle. Les auteurs écrivent eux-mêmes que des études contrôlées sont nécessaires.
Un d de Cohen de 2,13, ce n’est pas énorme ?
Numériquement si. Mais une taille d’effet calculée sur une variation avant après dans un groupe unique et une taille d’effet calculée entre deux bras randomisés ne mesurent pas la même chose et ne se comparent pas. La première quantifie l’ampleur d’un changement observé, la seconde l’ampleur d’une différence attribuable au traitement. Mettre les deux sur le même axe est l’erreur la plus fréquente sur ce type d’article.
La psilocybine est-elle légale en France ?
Non. Elle est classée comme stupéfiant, à l’annexe III de l’arrêté du 22 février 1990. Sa détention est interdite sauf autorisation expresse et son usage illicite constitue un délit puni d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende. Il n’existe aucune autorisation de mise sur le marché. Seule la participation à un protocole de recherche autorisé permet d’y être exposé légalement.
Peut-on dire que c’est sans danger, puisqu’il n’y a eu aucun événement grave ?
Non. Vingt-deux personnes exposées, c’est trop peu pour repérer un événement rare, et zéro cas observé sur 22 reste compatible, par la règle de trois, avec une fréquence réelle allant jusqu’à environ 14 %. S’ajoutent trois participants avec des événements cotés sévères, deux idéations suicidaires, et des données de constantes vitales que les auteurs eux-mêmes jugent insuffisantes pendant la séance.
Y a-t-il un risque particulier lié au trauma ?
Oui, et il est propre à cette indication. L’expérience psychédélique peut ramener le matériel traumatique au premier plan, ce que documente l’étude qualitative menée sur la même cohorte. Dans un essai, cela se déroule avec deux thérapeutes présents et des séances d’intégration prévues. Hors de ce cadre, la même remontée peut se produire sans personne pour la contenir. Les profils les plus à risque avaient d’ailleurs été exclus de l’essai.
Que faudrait-il pour conclure quoi que ce soit sur l’efficacité ?
Un essai randomisé contre comparateur, avec des évaluateurs en insu, un effectif suffisant, un accompagnement psychologique identique dans les deux bras, et un suivi qui dépasse trois mois. La levée de l’insu reste d’ailleurs un problème difficile avec un produit dont les effets subjectifs sont massifs, ce qui rend le choix du comparateur central dans le dessin de ces essais.
Bibliographie commentée
McGowan NM, Rucker JJ, Yehuda R, Agrawal M, Modlin NL, Simmons H, Tofil-Kaluza A, Das S, Goodwin GM (2026). Investigating the safety and tolerability of single-dose psilocybin for post-traumatic stress disorder: a nonrandomized open-label clinical trial. Journal of Psychopharmacology, 40(1), 139-148. DOI 10.1177/02698811251362390 · PMID 40883964 · PMCID PMC13198616. Étude source analysée ici, première publication en ligne le 29 août 2025, accès libre sous licence CC BY-NC. Essai financé et promu par Compass Pathfinder Ltd, Londres, la société de recherche sous contrat étant payée par le promoteur et travaillant sous sa direction. Cinq des neuf auteurs sont employés actuels ou passés de Compass Pathways Plc et détiennent actions, options ou unités d’actions restreintes. Les autres auteurs déclarent des liens avec plusieurs sociétés du secteur psychédélique et des financements de recherche institutionnels.
Modlin NL, Williamson V, Goodwin GM, Malievskaia E, Atli M, Elek Z, Gaillard A, Koelpin D, Cleare A, Agrawal M, Yehuda R, Kirlic N, Rucker JJ (2025). Investigational psilocybin treatment for post-traumatic stress disorder: a qualitative study of participant experience, trauma engagement, and differences from standard treatment. eClinicalMedicine, 90, 103692. DOI 10.1016/j.eclinm.2025.103692. Étude qualitative emboîtée dans le même essai NCT05312151, 21 adultes interrogés avant traitement, le lendemain et à la semaine 12. Elle décrit un engagement avec le matériel traumatique à la fois direct et indirect, par des voies affectives, corporelles et de transcendance de soi, là où les traitements de référence reposent sur une confrontation directe au souvenir. Travail qualitatif : il éclaire le vécu, il ne mesure aucun effet et ne compense pas l’absence de bras témoin dans l’essai principal.
Armstrong SB, Levin AW, Sepeda ND, Shaub H, Hunter T, Douglas A, Lancelotta R, Davis AK (2026). Safety, feasibility, and preliminary clinical outcomes of psilocybin-assisted therapy for veterans with severe, treatment-resistant PTSD: an open-label pilot clinical trial. Communications Medicine, 6, 411. DOI 10.1038/s43856-026-01767-4. Publié le 30 juillet 2026, donc postérieur à l’essai analysé ici. Douze vétérans ayant achevé le protocole sur treize inclus, deux administrations de 15 mg puis 25 mg espacées de deux à trois semaines, environ 16 heures de psychothérapie. Aucun événement indésirable grave, pas d’augmentation de l’idéation suicidaire rapportée. Cité pour situer l’état de la littérature : deux essais ouverts sans comparateur, totalisant moins de quarante patients, ne constituent pas une base de preuve.
ClinicalTrials.gov, NCT05312151. The safety and tolerability of COMP360 in participants with post-traumatic stress disorder. clinicaltrials.gov. Registre consulté pour vérifier le critère principal enregistré, le plan à bras unique, les trois sites, l’effectif final de 22 participants et les critères d’exclusion. Le critère principal publié correspond au critère principal enregistré.
Arrêté du 22 février 1990 fixant la liste des substances classées comme stupéfiants, version consolidée publiée par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé. ansm.sante.fr. La psilocine et la psilocybine figurent à l’annexe III, les champignons hallucinogènes notamment des genres Stropharia, Conocybes et Psilocybe à l’annexe IV. Depuis février 2022, le classement relève du directeur général de l’agence, dont les décisions modifient cet arrêté, qui demeure en vigueur.
Code de la santé publique, articles R. 5132-74 et L. 3421-1. legifrance.gouv.fr. L’article R. 5132-74, dans sa version en vigueur depuis le 1er mars 2022 issue du décret n° 2022-194 du 17 février 2022, interdit sauf autorisation expresse la production, y compris la culture, la fabrication, le transport, l’importation, l’exportation et la détention des substances classées comme stupéfiants, les autorisations étant régies par les articles R. 5132-75 à R. 5132-77. L’article L. 3421-1 punit l’usage illicite d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende.
