Publié le 9 août 2026, mis à jour le 16 septembre 2026
Donépézil : que répondre à une famille qui demande pourquoi le traitement n’est plus remboursé ?
Cochrane Database of Systematic Reviews · 2018 ; 6(6) : CD001190 · Birks et Harvey
DOI 10.1002/14651858.CD001190.pub3
PMID 29923184
Scientifique 82
Éditorial 78
L’essentiel
Cette revue Cochrane rassemble 30 essais randomisés en double aveugle et 8 257 participants atteints de démence due à la maladie d’Alzheimer, dont 28 ont pu être méta-analysés. L’analyse principale, qui compare le donépézil 10 mg/j au placebo à 24 ou 26 semaines, repose sur 13 essais et 3 396 participants. À cette dose, le donépézil fait mieux que le placebo sur la cognition mesurée par l’ADAS-Cog, échelle qui va de 0 à 70 points : différence moyenne −2,67 (IC 95 % : −3,31 à −2,02 ; 1 130 participants, 5 essais). Sur le MMSE, la différence est de 1,05 point (IC 95 % : 0,73 à 1,37 ; 1 757 participants, 7 essais). Sur la batterie SIB, qui va de 0 à 100, elle est de 5,92 points (IC 95 % : 4,53 à 7,31 ; 1 348 participants, 5 essais). Le bénéfice existe aussi sur les activités de la vie quotidienne, mesurées chez des patients au stade sévère, et sur l’impression globale de changement cotée par le clinicien. Il n’existe en revanche aucune différence démontrée sur les troubles du comportement ni sur la qualité de vie, deux dimensions qui pèsent lourd dans le quotidien des familles. En face, 72 % des patients sous donépézil rapportent au moins un effet indésirable contre 65 % sous placebo (OR 1,59 ; IC 95 % : 1,31 à 1,95 ; 2 500 participants, 10 essais), et 24 % arrêtent le traitement avant la fin de l’essai contre 20 % (OR 1,25 ; IC 95 % : 1,05 à 1,50 ; 2 846 participants, 12 essais). Les auteurs concluent à un niveau de preuve modéré en faveur de bénéfices qualifiés de petits. En France, la molécule reste autorisée et prescriptible, mais elle n’est plus remboursée depuis le 1er août 2018.
Le contexte
Une revue de 2018, et ce que cela veut dire exactement
Disons-le d’emblée : cette revue a huit ans, et sa fenêtre documentaire en a plus de neuf. Sa recherche s’est arrêtée le 20 mai 2017, elle a été publiée le 18 juin 2018, et aucune version ultérieure n’a été mise en ligne à la date de rédaction. Cochrane fonctionne ainsi : une revue est à jour à la date de sa recherche, pas à la date où on la lit. Concrètement, tout ce qui a été publié sur le donépézil depuis mai 2017 est hors du champ des chiffres cités ici, et le lecteur doit en tenir compte avant de les reprendre.
Une revue Cochrane non mise à jour n’est pas une revue fausse. Sa méthode reste valide et ses calculs restent justes. Son corpus, lui, est figé : ce qui a pu paraître après mai 2017 n’y est pas. Nous n’avons pas conduit de recherche actualisée pour cette analyse, et nous ne prétendons donc pas que rien n’est paru depuis. Nous disons que le donépézil est une molécule autorisée en France depuis 1997, dont le développement commercial est achevé, et que la probabilité qu’un grand essai contre placebo soit venu bouleverser ce tableau est faible sans être nulle. C’est une appréciation, pas une donnée.
Le point qui fait la différence en consultation
Un proche arrive avec une question simple et légitime : pourquoi ce médicament n’est-il plus pris en charge, alors qu’il existe toujours en pharmacie ? Deux notions se confondent alors, même chez des proches bien informés, et la confusion nourrit un sentiment d’abandon. Une autorisation de mise sur le marché atteste que le rapport bénéfice risque est jugé favorable pour une indication donnée. Un remboursement est une décision distincte, qui répond à une question différente : ce bénéfice justifie-t-il une prise en charge par la solidarité nationale ? Le donépézil est le cas d’école de la dissociation entre les deux.
Le statut français, vérifié pièce par pièce
| Question | Réponse vérifiée | Source consultée le 10 août 2026 |
|---|---|---|
| Le donépézil est-il encore autorisé ? | Oui. Autorisation de mise sur le marché délivrée le 03/09/1997 pour ARICEPT 10 mg, statut « commercialisé », liste I | Base de données publique des médicaments (ANSM, HAS, assurance maladie) |
| Dans quelle indication ? | « ARICEPT est indiqué dans le traitement symptomatique de la maladie d’Alzheimer dans ses formes légères à modérément sévères » | Notice et résumé des caractéristiques du produit, base de données publique des médicaments |
| Est-il remboursé ? | Non. La fiche porte la mention « prix libre, médicament non remboursable », et précise que la présentation n’est pas agréée aux collectivités | Base de données publique des médicaments |
| Depuis quand exactement ? | Radiation à compter du 1er août 2018, prononcée par deux arrêtés du 29 mai 2018 publiés au Journal officiel n° 0124 du 1er juin 2018 : l’un pour la liste des médicaments remboursables aux assurés sociaux, l’autre pour la liste des médicaments agréés aux collectivités publiques | Légifrance, JORFTEXT000036970192 et JORFTEXT000036970203 |
| Sur quel fondement ? | Avis de la Commission de la transparence de la Haute Autorité de santé du 19 octobre 2016 : « le service médical rendu par les spécialités ARICEPT est insuffisant pour justifier leur prise en charge par la solidarité nationale » | Haute Autorité de santé, fiche ARICEPT (donépézil) |
| Qui peut le prescrire ? | Liste I, médicament soumis à une surveillance particulière pendant le traitement. « Prescription initiale annuelle réservée aux médecins spécialistes en neurologie, en psychiatrie, aux médecins spécialistes titulaires du diplôme d’études spécialisées complémentaires de gériatrie et aux médecins spécialistes ou qualifiés en médecine générale titulaires de la capacité de gérontologie » | Base de données publique des médicaments |
| Les recommandations françaises en parlent-elles encore ? | Oui. Le guide du parcours de soins de la Haute Autorité de santé (mai 2018) cite les quatre molécules, rappelle l’avis de 2016 sur le service médical rendu insuffisant et précise : « Conservant une AMM, ces médicaments peuvent être prescrits » | Haute Autorité de santé, guide parcours de soins des patients présentant un trouble neurocognitif |
Trois conséquences pratiques découlent de ce tableau. Le médicament peut être prescrit et délivré : rien n’a été retiré du marché, et les recommandations françaises continuent d’en parler. Il est à la charge du patient, à un prix libre, ce qui doit être annoncé avant la première délivrance et non découvert au comptoir. Et le psychiatre figure parmi les prescripteurs habilités à la primo-prescription annuelle, aux côtés du neurologue, du gériatre et du médecin généraliste titulaire de la capacité de gérontologie, ce qui rend la question directement nôtre et pas seulement neurologique ou gériatrique.
Une dernière précision sur ce que la décision française n’est pas. Un service médical rendu insuffisant est une catégorie réglementaire française, construite sur la gravité de l’affection, l’efficacité, la tolérance, la place dans la stratégie thérapeutique et l’intérêt de santé publique. C’est une catégorie de droit, pas un résultat d’essai. La revue Cochrane analysée ici n’a jamais eu pour objet de dire si un remboursement se justifiait, et elle ne le dit pas.
L’étude en un coup d’œil
| Question (PICO) | |
|---|---|
| Population | |
| Personnes atteintes de démence due à la maladie d’Alzheimer, formes légères à sévères. 30 études, 8 257 participants, dont 28 rapportant leurs résultats avec assez de détail pour être méta-analysées. Sur les 30 études, les participants avaient une atteinte légère à modérée dans 21 études, modérée à sévère dans 5 et sévère dans 4. L’analyse principale, donépézil 10 mg/j contre placebo à 24 ou 26 semaines, réunit 13 études et 3 396 participants ; 11 de ces études étaient multicentriques, 7 ont recruté des patients au stade léger à modéré, 2 au stade modéré à sévère et 4 au stade sévère, avec un âge moyen d’environ 75 ans | |
| Intervention | |
| Donépézil par voie orale, principalement 5 mg/j ou 10 mg/j. Deux études ont comparé 10 mg/j à 23 mg/j, dosage approuvé aux États-Unis en 2010 et qui ne correspond à aucune des présentations françaises relevées lors de cette vérification | |
| Comparateur | |
| Placebo, en groupes parallèles. La revue analyse aussi les comparaisons entre doses de donépézil | |
| Critères | |
| Fonction cognitive, activités de la vie quotidienne, symptômes comportementaux, état clinique global, qualité de vie, effets indésirables, décès, consommation de ressources de santé et coûts | |
| Design | |
| Revue systématique Cochrane avec méta-analyse, restreinte aux essais randomisés en double aveugle d’au moins 12 semaines. Mise à jour d’une revue publiée pour la première fois en 1998. Recherche arrêtée au 20 mai 2017, sur le registre spécialisé du groupe Cochrane Dementia and Cognitive Improvement, MEDLINE, Embase, PsycINFO et d’autres sources ; les auteurs indiquent avoir également contacté les membres du Donepezil Study Group et la firme Eisai Inc. Gradation de la confiance par GRADE, critère par critère · CEBM 1a |
Le contrôle de qualité
| Critère | Statut |
|---|---|
| Niveau de la synthèse | Solide |
| ConstatRevue Cochrane restreinte aux essais randomisés en double aveugle, gradation GRADE critère par critère, résultats rapportés avec le nombre d’études et de participants qui entrent dans chaque estimation | |
| Extraction des données | Réserve |
| ConstatLes auteurs écrivent qu’un seul d’entre eux a extrait les données de cognition, d’activités de la vie quotidienne, de comportement, d’état clinique global, de qualité de vie, d’effets indésirables, de décès et de coûts. La double extraction indépendante est pourtant la règle usuelle. Le point mérite d’être signalé, même quand le reste du travail est soigné | |
| Actualité du corpus | Réserve |
| ConstatRecherche arrêtée au 20 mai 2017, publication en juin 2018, pas de mise à jour depuis. Le corpus est figé, ce qui n’invalide rien mais date tout | |
| Durée des essais | Réserve |
| ConstatLa plupart des études durent six mois ou moins. Une seule petite étude atteint 52 semaines. Une maladie qui évolue sur des années n’est pas jugée sur six mois | |
| Financement des essais inclus | Réserve |
| Constat17 études financées ou promues par l’industrie, 4 indépendantes, 9 sans information sur la source de financement. La synthèse est indépendante, sa matière première l’est peu | |
| Liens d’intérêts des auteurs | Réserve |
| ConstatLa déclaration de liens d’intérêts de la revue indique « none known » pour les deux auteurs, Jacqueline Birks et Richard Harvey. Le contact avec le fabricant du donépézil, mentionné dans les méthodes, relève d’une pratique courante de récupération de données non publiées et ne constitue pas en soi un conflit d’intérêts | |
| Gradation de la confiance | Réserve |
| ConstatCertitude GRADE modérée pour presque tous les critères, dégradée pour risque de biais : information insuffisante sur le secret d’attribution et sur l’aveugle de l’évaluation des critères. Modérée signifie que l’estimation vraie est probablement proche de l’estimation observée, mais qu’elle pourrait en différer sensiblement | |
| Adéquation entre revendication et preuve | Solide |
| ConstatLes auteurs qualifient eux-mêmes les bénéfices de petits, rapportent l’absence de différence sur le comportement et la qualité de vie, et documentent l’augmentation des effets indésirables. La conclusion ne dépasse pas les données | |
| Périmètre par rapport à l’indication française | Réserve |
| ConstatLa revue couvre les formes légères, modérées et sévères. Les données issues de la SIB proviennent des formes les plus avancées, à la limite ou au delà du libellé français, qui vise les « formes légères à modérément sévères » | |
Les résultats
Sauf mention contraire, tous les résultats ci-dessous comparent le donépézil 10 mg/j au placebo à 24 ou 26 semaines, et presque tous sont assortis d’une certitude GRADE modérée.
| Critère | Résultat publié |
|---|---|
| Cognition (ADAS-Cog, 0 à 70) | Différence moyenne −2,67 (IC 95 % : −3,31 à −2,02) ; 1 130 participants, 5 études |
| Lecture PEBÉtabli et petit l’intervalle exclut nettement zéro. La question suivante, seule utile, est de savoir si 2,67 points sur 70 se voient dans une vie quotidienne | |
| Cognition (MMSE, 0 à 30) | Différence moyenne 1,05 (IC 95 % : 0,73 à 1,37) ; 1 757 participants, 7 études |
| Lecture PEBUn point de MMSE l’ordre de grandeur est le même sur l’échelle la plus connue des cliniciens et des familles | |
| Cognition (SIB, 0 à 100) | Différence moyenne 5,92 (IC 95 % : 4,53 à 7,31) ; 1 348 participants, 5 études |
| Lecture PEBFormes avancées l’écart relatif est un peu plus marqué, mais la population correspondante déborde le libellé de l’indication française | |
| Activités de la vie quotidienne (ADCS-ADL, version pour formes sévères) | Différence moyenne 1,03 (IC 95 % : 0,21 à 1,85) ; 733 participants, 3 études |
| Lecture PEBBorne inférieure proche de zéro le résultat est positif, sur trois études seulement, et l’intervalle reste compatible avec un effet très faible | |
| État clinique global (impression de changement cotée par le clinicien) | Odds ratio 1,92 (IC 95 % : 1,54 à 2,39) ; 1 674 participants, 6 études |
| Lecture PEBDifférence nette mais critère composite coté par un évaluateur, donc sensible à toute levée partielle de l’aveugle | |
| Symptômes comportementaux (NPI) | Différence moyenne −1,62 (IC 95 % : −3,43 à 0,19) ; 1 035 participants, 4 études |
| Lecture PEBPas de différence démontrée l’intervalle franchit zéro. Il reste compatible avec un bénéfice modeste comme avec rien du tout | |
| Symptômes comportementaux (BEHAVE-AD) | Différence moyenne 0,4 (IC 95 % : −1,28 à 2,08) ; 194 participants, 1 étude |
| Lecture PEBNon conclusif une seule étude, petit effectif, intervalle large | |
| Qualité de vie | Différence moyenne −2,79 (IC 95 % : −8,15 à 2,56) ; 815 participants, 2 études |
| Lecture PEBNon conclusif l’intervalle est très large. Ce n’est pas une démonstration d’absence d’effet, c’est une absence de démonstration | |
| Arrêts avant la fin du traitement | 24 % contre 20 % ; odds ratio 1,25 (IC 95 % : 1,05 à 1,50) ; 2 846 participants, 12 études |
| Lecture PEBDéfavorable un patient sur quatre n’a pas terminé, dans des conditions d’essai plus encadrées que la vraie vie | |
| Effets indésirables (au moins un, à 26 semaines) | 72 % contre 65 % ; odds ratio 1,59 (IC 95 % : 1,31 à 1,95) ; 2 500 participants, 10 études |
| Lecture PEBDéfavorable sept patients de plus pour cent traités rapportent au moins un effet indésirable | |
| Ressources de santé et coûts | Les auteurs ne mettent pas en évidence de différence entre donépézil et placebo sur la consommation totale de ressources de santé |
| Lecture PEBÀ manier avec prudence absence de différence mise en évidence ne veut pas dire équivalence démontrée. Le résultat n’a pas été produit dans le système de santé français et ne tranche rien sur la pertinence d’un remboursement | |
La question de la dose
Un point de méthode, d’abord, parce qu’il est souvent escamoté. Le tableau des résultats chiffrés ci-dessus, avec sa gradation GRADE, porte sur la comparaison du donépézil 10 mg/j contre placebo. La question de la dose n’est pas traitée par une seconde comparaison du 5 mg/j contre placebo assortie du même niveau de gradation, mais par des comparaisons directes entre doses, portant sur peu d’études et rapportées sans estimation chiffrée dans le résumé de la revue. Les affirmations sur la dose sont donc d’un rang de preuve inférieur à celles sur l’efficacité contre placebo, et il faut les lire comme telles.
Trois études ont comparé 10 mg/j à 5 mg/j sur 26 semaines. La dose de 5 mg était associée à une cognition légèrement moins bonne sur l’ADAS-Cog, mais pas sur le MMSE ni sur la SIB, à une qualité de vie légèrement meilleure, et à moins d’effets indésirables et d’arrêts de traitement. Deux études ont comparé 10 mg/j à 23 mg/j : aucune différence sur les critères d’efficacité, et moins d’effets indésirables et d’arrêts sous 10 mg/j. Résumer cela par « 10 mg fait mieux que 5 mg » est un raccourci abusif : l’écart n’apparaît que sur une échelle cognitive sur trois, et il se paie sur la tolérance comme sur la qualité de vie. Ce que ces données permettent de dire est plus modeste : monter au dessus de 10 mg/j n’a pas de justification tirée de ces essais, et le choix entre 5 et 10 mg/j est un arbitrage entre un gain cognitif incertain et une tolérance moins bonne.
Ce que 2,67 points veulent dire, et ce qu’ils ne veulent pas dire
Trois précisions, dans l’ordre de leur utilité clinique.
D’abord l’ordre de grandeur. L’ADAS-Cog compte 70 points, le MMSE 30, la SIB 100. Les différences observées représentent respectivement environ 3,8 %, 3,5 % et 5,9 % de l’étendue de chaque échelle. Ce calcul est une simple division, il ne dit rien de la perception du patient, mais il fixe un cadre : on ne parle pas d’un changement de trajectoire.
Vient ensuite la question des seuils, et c’est là qu’il faut être précis, parce que des valeurs précises circulent sans source identifiable. La revue Cochrane, elle, ne définit aucun seuil de pertinence clinique pour l’ADAS-Cog : elle rapporte des différences moyennes, pas des franchissements de seuil. Il existe bien une estimation publiée, celle de Schrag et Schott en 2012, obtenue par méthode d’ancrage chez 181 patients au stade léger de la cohorte ADNI : les patients dont le clinicien jugeait l’aggravation cliniquement significative avaient perdu en moyenne 3,1 à 3,8 points d’ADAS-Cog, et les approches par distribution donnaient des valeurs voisines, 3,2 points pour une demi écart-type et 3,7 pour l’erreur type de mesure. Les auteurs en concluaient qu’une aggravation de 3 points pouvait constituer un changement minimal cliniquement pertinent dans les essais au stade précoce.
Trois réserves interdisent d’appliquer ce chiffre tel quel au résultat de la revue. Il a été construit sur l’aggravation, pas sur l’amélioration, et les auteurs signalent eux-mêmes que le versant amélioration reste à documenter. Il vaut pour la maladie légère, alors que la revue mélange les stades. Et il s’agit d’une estimation isolée, présentée comme telle, non d’un seuil validé et consensuel. Il n’existe donc pas, à ce jour, de seuil de pertinence clinique de l’ADAS-Cog opposable. En son absence, la comparaison honnête reste celle de l’amplitude à l’étendue de l’échelle, avec l’aveu que la traduction en vécu n’est pas établie. On notera seulement que 2,67 points se situent en dessous de la seule valeur de référence publiée que nous ayons pu retracer.
Reste la nature même de la mesure. Une différence de moyennes entre deux groupes ne décrit aucun patient en particulier. Elle est compatible avec une situation où quelques patients tirent un bénéfice net et où la majorité n’en tire aucun, tout comme avec une situation où tout le monde gagne un peu. Les données de groupe ne permettent pas de trancher entre ces deux mondes, et c’est précisément ce que l’on aimerait savoir avant de prescrire.
Lecture critique
| Domaine | Jugement |
|---|---|
| Solidité du dispositif | Solide |
| ConstatTrente essais randomisés en double aveugle, gradation GRADE, conclusions calibrées sur ce que les données permettent. Le niveau de preuve de la synthèse est le plus élevé disponible sur cette molécule | |
| Horizon d’observation | Réserve |
| ConstatSix mois pour l’essentiel du corpus, une seule petite étude à un an. Le bénéfice au long cours n’est ni démontré ni réfuté, il n’est pas testé | |
| Critères qui comptent pour les familles | Réserve |
| ConstatComportement et qualité de vie sont les deux dimensions sur lesquelles rien n’est démontré, et ce sont celles qui déterminent le maintien à domicile et l’épuisement des aidants. Attention quand même à ne pas retourner l’argument : les intervalles restent larges, en particulier sur la qualité de vie (de −8,15 à 2,56 sur deux études) | |
| Balance bénéfice tolérance | Réserve |
| ConstatLe bénéfice est petit et la surcharge d’effets indésirables est nette. Ce n’est pas rédhibitoire, c’est un arbitrage à poser explicitement avec le patient et son entourage plutôt qu’à trancher pour lui | |
| Validité externe | Réserve |
| ConstatPopulation d’essai, âge moyen d’environ 75 ans dans l’analyse principale, comorbidités et polymédication moins présentes qu’en consultation. Les patients réels sont plus âgés, plus fragiles et plus traités | |
| Transposition à la décision française | Réserve |
| ConstatCette revue éclaire l’amplitude de l’effet, elle ne statue pas sur le remboursement. Le service médical rendu relève du droit français et s’appuie sur d’autres éléments que les seules tailles d’effet. Confondre les deux fait dire à Cochrane ce que Cochrane ne dit pas | |
| Extraction et actualité | Réserve |
| ConstatExtraction des données par un seul auteur de la revue, recherche arrêtée en mai 2017. Deux limites d’ordre différent, l’une méthodologique, l’autre temporelle, qui invitent toutes deux à la prudence sans disqualifier le travail | |
Il vaut la peine de séparer explicitement les trois registres. Ce qui est démontré, avec une certitude modérée : sur six mois, le donépézil produit un petit bénéfice sur la cognition, sur les activités de la vie quotidienne et sur l’impression globale du clinicien, et il augmente les effets indésirables et les arrêts de traitement. Ce qui n’est pas démontré : un effet sur les troubles du comportement, un effet sur la qualité de vie, un bénéfice au delà d’un an. Sur ces trois points, il faut lire « non démontré » et non « démontré absent », la nuance n’est pas de style. Il faut ajouter l’absence de différence mise en évidence sur la consommation totale de ressources de santé, qui relève du même registre et ne vaut pas démonstration d’équivalence économique. Ce qui est suggéré, sur des comparaisons entre doses portant sur deux ou trois études et sans gradation propre : que 23 mg/j n’apporte rien de plus que 10 mg/j, que la tolérance se dégrade quand la dose monte, et que le 5 mg/j fait un peu moins bien sur une seule des trois échelles cognitives tout en faisant un peu mieux sur la qualité de vie. Ce qui relève de l’opinion, la nôtre comprise : savoir si un écart de cette taille justifie ou non une prise en charge collective, et savoir ce qu’un clinicien fait d’un petit bénéfice quand il n’a rien d’autre à proposer.
Niveau de preuve
Appréciation PEB : confiance modérée sur l’existence d’un petit bénéfice cognitif et fonctionnel à six mois, confiance modérée sur l’augmentation des effets indésirables et des arrêts de traitement, aucune conclusion possible sur le comportement, la qualité de vie et le devenir au delà d’un an. Ce qui abaisse le score scientifique ne tient pas à la conduite de la revue, qui est rigoureuse et honnête sur ses limites, mais à trois éléments : l’extraction des données par un seul auteur, la brièveté quasi générale des essais inclus et le poids du financement industriel dans le corpus primaire. Le score éditorial tient à l’utilité immédiate du dossier en consultation, tempérée par le fait que le message scientifique lui même n’est pas nouveau.
Le test du confrère
Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente ce dossier en deux minutes, entre deux consultations.
« Le bénéfice est réel, il est petit, et il porte sur des scores, pas sur ce que la famille vient me décrire. Sur l’agitation et sur la qualité de vie, je n’ai rien à annoncer. En face, un patient sur quatre arrête avant six mois. Donc je peux le prescrire, je dois dire ce qu’il coûte, et je dois fixer d’avance à quelle date je réévalue. »
Traduction pour la pratique : le mot juste devant une famille n’est ni « ça ne sert à rien » ni « c’est efficace », c’est « voilà de combien, sur quoi, et à quel prix ».
Ce que vous pouvez en faire dès lundi matin. La prescription reste possible en France. C’est la conversation qui demande d’être préparée.
- Distinguer clairement les deux décisions devant la famille. Le donépézil est toujours autorisé, dans le traitement symptomatique des formes légères à modérément sévères, et il est toujours prescriptible. Il n’est plus remboursé depuis le 1er août 2018, en application de deux arrêtés du 29 mai 2018, eux mêmes tirés d’un avis de la Haute Autorité de santé d’octobre 2016 concluant à un service médical rendu insuffisant. Aucune autorité n’a dit que le médicament était dangereux ni qu’il ne faisait rien : il a été jugé insuffisamment utile pour être payé par la collectivité.
- Donner les ordres de grandeur plutôt qu’un avis. Sur six mois, à 10 mg/j, en moyenne de groupe, environ 2,7 points sur une échelle d’ADAS-Cog qui en compte 70, environ 1 point de MMSE. Rien de démontré sur les troubles du comportement ni sur la qualité de vie. Environ 7 patients de plus pour 100 rapportent au moins un effet indésirable, et 4 de plus pour 100 arrêtent avant la fin. Ces chiffres se disent en une minute et ils valent mieux qu’une position.
- Annoncer le coût avant la première délivrance. Le prix est libre et le médicament n’est pas remboursable, y compris à l’hôpital où la présentation n’est pas agréée aux collectivités. Une famille qui découvre le montant au comptoir vit une seconde mauvaise nouvelle, évitable.
- Si vous instaurez ou poursuivez, écrivez la règle d’arrêt avant de commencer. Fixez la dose visée, la date de réévaluation, le critère qui déclenchera l’arrêt. Le rappel de dose est utile : ne pas dépasser 10 mg/j, la tolérance se dégradant quand la dose monte, et ne pas tenir pour acquis que 10 mg/j vaut mieux que 5 mg/j, l’écart n’apparaissant que sur une échelle cognitive sur trois et se payant sur les effets indésirables et la qualité de vie. Surveillez en particulier la tolérance digestive : la revue cite les nausées, les vomissements et la diarrhée comme les effets indésirables les plus fréquents, le plus souvent d’intensité légère.
- Ne laissez pas le déremboursement décider à votre place, dans un sens comme dans l’autre. Après août 2018, dans une cohorte de 19 380 patients suivis en centre mémoire, 19,5 % ont arrêté le traitement, avec un recours accru aux psychotropes, aux antidépresseurs en particulier, et davantage d’interventions non médicamenteuses, sans différence significative des scores de MMSE l’année suivante. C’est une observation avant après, sans groupe témoin, sur une population de centres mémoire : elle décrit une réalité de terrain, elle ne démontre aucune causalité. Elle rappelle surtout qu’un arrêt de traitement n’est jamais neutre et qu’il se prépare comme une décision, pas comme une conséquence administrative.
- Réinvestir le temps de consultation sur ce qui n’a jamais été déremboursé : l’évaluation de l’épuisement de l’aidant, le repérage de la dépression et des troubles du sommeil, la correction sensorielle, l’anticipation des directives, la coordination avec le centre mémoire. Rappelez-vous enfin que le psychiatre figure, au même titre que le neurologue, le gériatre et le généraliste titulaire de la capacité de gérontologie, parmi les prescripteurs habilités à la primo-prescription annuelle : cela vous rend légitime sur ce dossier, y compris pour dire non.
Questions fréquentes
Le donépézil est-il encore autorisé en France ?
Oui. L’autorisation de mise sur le marché est en vigueur et le médicament est commercialisé, dans le traitement symptomatique de la maladie d’Alzheimer dans ses formes légères à modérément sévères. Ce qui a changé le 1er août 2018, c’est le remboursement, pas l’autorisation. Autorisation et prise en charge sont deux décisions distinctes, prises par des autorités différentes, sur des critères différents.
Une revue de 2018 est-elle encore utilisable ?
Elle reste la synthèse de référence sur cette molécule, mais son corpus est arrêté au 20 mai 2017 et elle n’a pas été mise à jour. Sa méthode et ses calculs ne sont pas périmés, son champ documentaire l’est. Nous n’avons pas conduit de recherche actualisée pour cette analyse et nous ne prétendons donc pas que rien n’est paru depuis. Un lecteur qui doit décider aujourd’hui a intérêt à vérifier ce point avant de s’appuyer sur ces chiffres.
Un résultat statistiquement significatif signifie-t-il un bénéfice perceptible ?
Non. La significativité indique que l’écart observé est peu compatible avec le hasard, elle ne dit rien de sa taille. Avec plus de mille participants, un écart faible devient détectable. La question suivante est celle de l’amplitude : 2,67 points sur une échelle qui en compte 70, un point de MMSE, cela se mesure sans se voir nécessairement dans une journée ordinaire.
Que répondre à une famille qui demande pourquoi le traitement n’est plus pris en charge ?
Que la Haute Autorité de santé a conclu en 2016 que le service médical rendu était insuffisant pour justifier une prise en charge par la solidarité nationale, et que le gouvernement en a tiré les conséquences par deux arrêtés du 29 mai 2018, avec effet au 1er août 2018. Puis donner les chiffres : un bénéfice réel mais petit sur les scores cognitifs à six mois, rien de démontré sur le comportement ni sur la qualité de vie, davantage d’effets indésirables. Ce n’est pas un abandon, c’est un arbitrage qu’on peut expliquer, et discuter.
La revue Cochrane valide-t-elle le déremboursement français ?
Non, et le dire serait une faute de lecture. La revue mesure des effets, elle ne se prononce pas sur une politique de remboursement. Elle ne met pas en évidence de différence entre donépézil et placebo sur la consommation totale de ressources de santé, ce qui n’est pas la même chose que démontrer une équivalence de coût, et ce résultat n’a pas été produit dans le système français. Les deux raisonnements se croisent, ils ne se confondent pas.
Faut-il arrêter le traitement chez un patient qui le prend depuis des années ?
La revue ne répond pas à cette question. Elle porte sur des essais d’au moins douze semaines comparant le donépézil au placebo ou à une autre dose, pour la plupart sur six mois ou moins ; l’interruption d’un traitement au long cours n’est pas la question qu’elle pose, et ses résultats ne permettent pas d’y répondre. La décision se prend au cas par cas, sur la tolérance, sur le bénéfice perçu par l’entourage, sur le fardeau financier désormais supporté par le patient, et elle mérite d’être posée explicitement plutôt que subie.
Quelle dose retenir si le traitement est maintenu ?
La réponse est moins tranchée qu’on ne le dit. Sur trois études à 26 semaines, le 5 mg/j faisait légèrement moins bien que le 10 mg/j sur l’ADAS-Cog, mais pas sur le MMSE ni sur la SIB, et il faisait légèrement mieux sur la qualité de vie, avec moins d’effets indésirables et moins d’arrêts. Sur deux études, le 23 mg/j n’apportait aucun gain d’efficacité et donnait plus d’effets indésirables et d’arrêts que le 10 mg/j. Ce qui se déduit sans forcer : monter au delà de 10 mg/j n’a pas de justification, et le choix entre 5 et 10 mg/j se discute au cas par cas plutôt qu’il ne se tranche par défaut. Ces comparaisons reposent sur peu d’études et ne bénéficient pas de la même gradation que les résultats contre placebo.
Bibliographie commentée
Birks JS, Harvey RJ (2018). Donepezil for dementia due to Alzheimer’s disease. Cochrane Database of Systematic Reviews, 6(6), CD001190. DOI 10.1002/14651858.CD001190.pub3 · PMID 29923184. Étude source analysée ici. Mise à jour d’une revue publiée pour la première fois en 1998, recherche documentaire arrêtée au 20 mai 2017. Sur les 30 essais inclus, 17 étaient financés ou promus par l’industrie, 4 indépendants, 9 sans information sur la source de financement. Les auteurs indiquent avoir contacté le Donepezil Study Group et la firme Eisai Inc. dans le cadre de leur recherche, pratique usuelle de recueil de données non publiées. La déclaration de liens d’intérêts indique « none known » pour les deux auteurs. Texte intégral en accès libre, PMCID PMC6513124 ; la version complète de la revue a été consultée pour cette analyse, y compris le tableau de synthèse des résultats et sa gradation GRADE.
Schrag A, Schott JM (2012). What is the clinically relevant change on the ADAS-Cog ? Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry, 83(2), 171-173. DOI 10.1136/jnnp-2011-300881 · PMID 22019547. Seule estimation d’un changement minimal cliniquement pertinent sur l’ADAS-Cog que nous ayons pu retracer jusqu’à une source primaire. Méthode d’ancrage sur 181 patients au stade léger de la cohorte ADNI, score initial moyen 18,5 ; aggravation moyenne de 3,1 à 3,8 points chez les patients jugés cliniquement aggravés, valeurs concordantes par approche de distribution (3,2 points pour une demi écart-type, 3,7 pour l’erreur type de mesure). Les auteurs proposent 3 points d’aggravation comme repère pour les essais au stade précoce, et signalent que le versant amélioration reste à établir. Ce n’est pas un seuil validé et consensuel, et il ne s’applique ni à l’amélioration ni aux stades avancés.
Haute Autorité de santé. Guide du parcours de soins des patients présentant un trouble neurocognitif associé à la maladie d’Alzheimer ou à une maladie apparentée, mai 2018. has-sante.fr. Source de la mention selon laquelle les recommandations françaises citent toujours ces molécules : le guide rappelle l’avis de 2016 sur le service médical rendu insuffisant puis précise que « conservant une AMM, ces médicaments peuvent être prescrits ».
Haute Autorité de santé. ARICEPT (donépézil), inhibiteur de l’acétylcholinestérase, avis de la Commission de la transparence du 19 octobre 2016. has-sante.fr. Conclusion : « le service médical rendu par les spécialités ARICEPT est insuffisant pour justifier leur prise en charge par la solidarité nationale ». Avis réglementaire français, appuyé sur un ensemble de critères qui dépasse la seule taille d’effet.
Arrêté du 29 mai 2018 portant radiation de spécialités pharmaceutiques de la liste mentionnée au premier alinéa de l’article L. 162-17 du code de la sécurité sociale. Journal officiel n° 0124 du 1er juin 2018. legifrance.gouv.fr. Article 1er : les spécialités mentionnées en annexe « sont radiées à compter du 1er août 2018 de la liste des médicaments remboursables aux assurés sociaux ». L’annexe comprend les spécialités à base de donépézil, de rivastigmine, de galantamine et de mémantine.
Arrêté du 29 mai 2018 portant radiation de spécialités pharmaceutiques de la liste des médicaments agréés à l’usage des collectivités publiques prévue à l’article L. 5123-2 du code de la santé publique. Journal officiel n° 0124 du 1er juin 2018. legifrance.gouv.fr. Texte jumeau du précédent, même date d’effet, qui explique que la présentation ne soit pas non plus agréée aux collectivités.
Base de données publique des médicaments. ARICEPT 10 mg, comprimé pelliculé, fiche produit et notice. base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr. Autorisation de mise sur le marché du 03/09/1997, statut valide, spécialité commercialisée, liste I, médicament soumis à une surveillance particulière pendant le traitement, prescription initiale annuelle réservée aux médecins spécialistes en neurologie, en psychiatrie, aux titulaires du diplôme d’études spécialisées complémentaires de gériatrie et aux médecins spécialistes ou qualifiés en médecine générale titulaires de la capacité de gérontologie, mention « prix libre, médicament non remboursable », présentation non agréée aux collectivités. Source officielle du statut réglementaire cité dans cet article, consultée le 10 août 2026.
Herr M, Ankri J, Diard C, Hiance-Delahaye A (2021). Removal of drugs for Alzheimer’s disease from the list of reimbursable drugs in France: analysis of change in drug use, disease management and cognition using the National Alzheimer Data Bank (BNA). Drugs & Aging, 38(1), 63-74. DOI 10.1007/s40266-020-00817-3 · PMID 33410119. Source des données de terrain citées dans l’encadré de pratique : 19 380 patients de la Banque nationale Alzheimer, 62,5 % de femmes, âge moyen 81 ans, 19,5 % d’arrêt du traitement après la fin du remboursement, avec un recours accru aux psychotropes et aux interventions non médicamenteuses et sans différence significative des scores de MMSE l’année suivante. Étude observationnelle avant après, sans groupe témoin, restreinte aux patients suivis en centre mémoire, donc non représentative de l’ensemble des personnes concernées. Elle décrit une évolution, elle n’établit pas de lien de cause à effet.
