Publié le 2 octobre 2026
Prédire ensemble le risque de psychose et de trouble bipolaire à partir du dossier de soins : que vaut le modèle du sud de Londres ?
L’essentiel
Les auteurs ont construit un modèle qui estime, chez un patient suivi en soins psychiatriques secondaires qui reçoit un premier diagnostic de trouble mental non psychotique et non bipolaire, le risque de recevoir dans les six ans un diagnostic de trouble psychotique ou de trouble bipolaire. Le modèle n’utilise que des données déjà présentes dans le dossier électronique : âge, genre, origine ethnique, diagnostic index, prescriptions, hospitalisations, et des signes, symptômes et usages de substances extraits des notes cliniques par traitement automatique du langage. Il a été développé et évalué sur 127 868 patients du South London and Maudsley NHS Foundation Trust (SLaM), par validation interne-externe : entraîné sur quatre des cinq zones géographiques du service, testé sur la cinquième, à tour de rôle. Sur les zones laissées de côté, l’indice de concordance moyen est de 0,80 (IC à 95 % : 0,78 à 0,81) et la pente de calibration moyenne de 1,02 (écart type 0,14). L’analyse de la courbe de décision montre un bénéfice net supérieur aux stratégies par défaut sur toute la plage de seuils étudiée (0 à 50 %), avec des gains concentrés sur les seuils bas et une utilité globale que les auteurs jugent eux-mêmes modeste. La limite majeure est simple : un seul service, une seule ville, aucune validation externe indépendante. Le modèle n’est pas utilisable en France en l’état.
Le contexte
Repérer tôt les personnes à risque de psychose ou de trouble bipolaire est, pour les auteurs, la condition d’une prévention efficace, et les stratégies actuelles de détection restent peu efficientes. Les deux troubles se recouvrent largement, dans leur phase prodromique comme dans leur présentation : les symptômes psychotiques concernent 63 % des patients atteints de trouble bipolaire de type I au cours de la vie (IC à 95 % : 58 à 68), et 16 % des personnes à haut risque clinique de psychose remplissent aussi les critères de haut risque de trouble bipolaire.
Les modèles de prédiction existants ont été développés séparément pour chaque trouble. Un seul modèle commun aux deux troubles avait été publié, avec des performances médiocres en validation externe (aire sous la courbe ROC de 0,64, et de 0,62 pour le trouble bipolaire). L’idée de cette étude est de partir de ce que le dossier électronique recueille de toute façon, et de le faire servir à repérer ceux qu’il faudrait évaluer de plus près.
L’étude en un coup d’œil
| Élément | |
|---|---|
| Population | |
| Patients de tous âges (âge moyen 33,4 ans, écart type 18,8) ayant reçu au South London and Maudsley NHS Foundation Trust, entre le 1er janvier 2008 et le 10 août 2021, un premier diagnostic CIM-10 de trouble mental non organique, non psychotique et non bipolaire, ou une désignation d’état à haut risque clinique de psychose ; exclusion des dates index tombant dans la fenêtre initiale du 1er janvier au 30 juin 2008, des patients sous clozapine ou antipsychotique injectable à action prolongée, et des patients sans donnée après la date index : 127 868 patients au total | |
| Prédicteurs | |
| Données de routine du dossier électronique, relevées à la date index ou dans les six mois qui la précèdent : 77 prédicteurs candidats, dont 5 sociodémographiques et cliniques (âge, genre, interaction âge-genre, origine ethnique, diagnostic index), 4 médicamenteux (antipsychotiques et thymorégulateurs sous la dose minimale efficace, antidépresseurs, anxiolytiques et hypnotiques), 2 d’hospitalisation et 66 signes, symptômes et usages de substances extraits des notes par traitement automatique du langage. Modèle final : 28 prédicteurs. Antécédents familiaux non disponibles | |
| Échantillons | |
| Validation interne-externe : modèle entraîné tour à tour sur quatre des cinq zones du service (arrondissements de Croydon, Lambeth, Lewisham et Southwark, patients adressés du reste de Londres) et testé sur la cinquième ; performances regroupées par méta-analyse à effets aléatoires ; modèle final ajusté sur l’ensemble des 127 868 patients | |
| Critère de jugement | |
| Premier diagnostic CIM-10 enregistré dans le dossier de trouble psychotique (F20 à F29 hors F21 et F23, épisodes maniaques, bipolaires ou dépressifs avec caractéristiques psychotiques, psychose puerpérale, troubles psychotiques induits par une substance) ou de trouble bipolaire (F30 et F31 sans caractéristiques psychotiques, cyclothymie F34.0) dans les six ans ; discrimination (indice C de Harrell), score de Brier, calibration, utilité clinique par courbe de décision | |
| Design | |
| Étude pronostique de cohorte rétrospective sur registre de dossiers électroniques ; modèle de Cox à risques proportionnels régularisé par LASSO ; imputation simple par forêts aléatoires des covariables manquantes ; validation interne-externe par zone géographique ; suivi moyen de 622 jours (écart type 687), médian de 315 jours (intervalle interquartile 75 à 1005) | |
Le contrôle de qualité
| Élément | Jugement |
|---|---|
| Effectif | Très grand |
| Constat127 868 patients et 3150 événements. Selon le calcul de taille d’échantillon des auteurs, les données autorisaient jusqu’à 500 paramètres, pour environ 90 paramètres candidats avant sélection par LASSO. | |
| Validation | Interne-externe seulement |
| ConstatLe modèle est testé sur des zones géographiques du même service, laissées de côté à tour de rôle. Aucune validation dans un autre service ou un autre pays. | |
| Méthode statistique | Adaptée |
| ConstatPénalisation LASSO contre le surajustement, validation interne-externe, calibration rapportée en plus de la discrimination, analyse de la courbe de décision. Les risques concurrents entre psychose et trouble bipolaire n’ont pas été modélisés : selon les auteurs, aucun outil ne permettait de les combiner à la pénalisation LASSO. | |
| Transparence | Déclarée |
| ConstatRédaction conforme aux recommandations RECORD et TRIPOD+AI, code d’analyse public. Les données du dossier restent derrière le pare-feu du NHS, sans autorisation de partage, ce qui empêche une reproduction indépendante directe. | |
| Financement et liens d’intérêts | Publics |
| ConstatFinancements du Medical Research Council britannique et des centres de recherche biomédicale du NIHR (South London and Maudsley, Oxford Health) ; les financeurs n’ont joué aucun rôle dans l’étude. Liens d’intérêts industriels déclarés par cinq des douze auteurs, dont un emploi chez F Hoffmann-La Roche pour la première signature, en dehors de cette étude. | |
Les résultats
| Élément | Valeur |
|---|---|
| Discrimination, par zone | 0,79 à 0,82 |
| ConstatIndice de concordance de Harrell dans chacune des cinq zones testées : 0,79 à Croydon, Lambeth et Lewisham, 0,80 à Southwark, 0,82 pour les patients adressés du reste de Londres. La performance d’ensemble de l’échantillon de développement n’est pas rapportée. | |
| Discrimination, validation | 0,80 (IC à 95 % : 0,78 à 0,81) |
| ConstatMoyenne des cinq zones laissées de côté, regroupée par méta-analyse à effets aléatoires. La performance varie peu d’une zone à l’autre. | |
| Calibration | Pente de 1,02 (écart type 0,14) |
| ConstatUne pente proche de 1 signifie que les risques prédits ne sont, en moyenne, ni surestimés ni sous-estimés. Mais elle varie de 0,90 à 1,23 selon les zones. Calibration globale (calibration-in-the-large) : 0,06 (écart type 0,02) ; score de Brier à six ans : 0,03 (écart type 0,01). | |
| Utilité clinique | Bénéfice net pour des seuils de 0 à 50 % |
| ConstatSur cette plage, utiliser le modèle fait mieux que d’évaluer tout le monde ou personne. Au seuil de 10 %, le bénéfice net est de 3 %, soit selon les auteurs trois cas supplémentaires repérés pour 100 patients dépistés. Les gains se concentrent sur les seuils bas, et les auteurs qualifient l’utilité clinique globale de modeste. | |
| Incidence cumulée à six ans | 8,27 % (IC à 95 % : 7,84 à 8,70), psychose ou trouble bipolaire |
| ConstatIncidence conjointe des deux troubles ; les incidences cumulées séparées ne sont pas rapportées. L’échantillon compte 3150 événements (2,5 %). L’événement reste minoritaire : même un bon modèle peut produire de nombreux faux positifs. | |
Lecture critique
| Élément | Jugement |
|---|---|
| Validité externe | Non établie |
| ConstatUn seul service, au sud de Londres, avec une population urbaine très diverse. La stabilité des performances entre les cinq zones (indice de concordance de 0,79 à 0,82) est un premier indice de transportabilité à l’intérieur du service ; rien ne dit encore que le modèle garde ses performances ailleurs, et les auteurs ne l’attendent pas hors des soins secondaires. | |
| Codage des diagnostics | Dépend du dossier |
| ConstatLe critère de jugement est un diagnostic enregistré, pas un diagnostic confirmé par entretien structuré. | |
| Prescription comme prédicteur | Biais d’indication |
| ConstatLes prescriptions retenues dans le modèle (thymorégulateurs, anxiolytiques et hypnotiques, antidépresseurs), comme les symptômes extraits des notes, reflètent en partie le jugement du clinicien. Le modèle apprend donc aussi ce que les médecins soupçonnaient déjà. Les antipsychotiques, eux, ont été écartés par la sélection LASSO. | |
| Revendications des auteurs | Optimistes, limites reconnues |
| ConstatLes auteurs qualifient les performances d’excellentes et jugent le modèle envisageable en pratique au seuil de 10 %. Ils reconnaissent qu’une validation externe indépendante et des essais prospectifs restent nécessaires, et que le modèle ne vaut pas hors des soins secondaires. Leur revendication d’antériorité est restreinte : premier modèle commun aux deux troubles « with excellent performance », un modèle commun antérieur existant. | |
| Ce qui n’est pas mesuré | Effet sur les patients |
| ConstatCette étude ne teste pas si l’usage du modèle avance le diagnostic ou améliore le devenir des patients ; les auteurs jugent nécessaires des essais prospectifs d’efficacité. | |
Niveau de preuve
Le niveau de preuve est celui d’une étude pronostique sur cohorte rétrospective (niveau 2b de l’Oxford CEBM). La confiance est bonne dans les performances mesurées à l’intérieur de ce service : effectif considérable, validation interne-externe sur des zones géographiques distinctes, calibration et discrimination rapportées toutes les deux.
Elle est faible dès qu’on sort du sud de Londres. Une validation externe dans un autre système de soins est la prochaine étape, et rien ne remplace un essai qui montrerait un bénéfice concret pour les patients repérés.
Le test du confrère
Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en deux minutes, entre deux consultations.
« C’est sérieux, et ça montre qu’on peut repérer psychose et bipolarité ensemble avec ce qu’on a déjà dans le dossier. Mais c’est un seul service londonien. Chez nous, ça n’existe pas. Ce que j’en retiens, c’est de mieux structurer l’évaluation des jeunes qui arrivent avec des symptômes flous. »
Traduction pour la pratique : pas d’outil à installer, mais une liste de signaux à ne pas laisser passer chez un patient jeune qui consulte pour la première fois.
Ce que vous pouvez en faire
- Ce que vous pouvez comprendre : un risque de psychose ou de trouble bipolaire se lit en partie dans des données du dossier recueillies au premier diagnostic, et, dans cette étude, un modèle commun aux deux troubles n’a pas fait significativement moins bien que deux modèles séparés.
- Ce que vous pouvez faire dès la première consultation d’un patient jeune : noter de façon systématique l’usage de substances, les symptômes psychotiques (idées de persécution, hallucinations) et les prescriptions psychotropes antérieures ; les antécédents familiaux, absents de ce modèle, restent un facteur de risque important selon les auteurs.
- Ce que vous pouvez répondre à un patient ou à sa famille : aucun calcul ne dit qui développera un trouble ; un modèle comme celui-ci sert à décider qui revoir de plus près, pas à poser un diagnostic.
- Ce que vous pouvez surveiller : une validation externe du modèle, en particulier hors du Royaume-Uni, et une étude d’impact sur le délai de diagnostic.
- Ce que vous pouvez enseigner : la différence entre discrimination, calibration et utilité clinique, que cette étude rapporte toutes les trois.
- La conduite à tenir est détaillée dans l’arbre décisionnel du trouble bipolaire.
Questions fréquentes
Ce modèle peut-il servir en France ?
Pas en l’état. Il a été construit et testé dans un seul service du NHS, avec son codage et son organisation des soins. Il faudrait le valider sur des données françaises avant tout usage.
Que signifie un indice de concordance de 0,80 ?
Si l’on prend au hasard un patient qui recevra le diagnostic et un patient qui ne le recevra pas, le modèle attribue un risque plus élevé au premier dans environ 80 % des cas. C’est une bonne discrimination pour un modèle clinique, sans rien dire à elle seule de l’utilité du modèle au cabinet.
Pourquoi prédire psychose et trouble bipolaire ensemble ?
Parce que les deux troubles partagent une partie de leurs signes de début et de leurs caractéristiques cliniques. Un modèle commun vise à éviter de passer à côté d’un patient parce qu’on cherchait l’autre trouble ; ce bénéfice n’a pas été mesuré dans l’étude.
Le modèle utilise-t-il des examens biologiques ou d’imagerie ?
Non. Il repose uniquement sur des informations déjà présentes dans le dossier de soins. C’est son intérêt pratique, et c’est aussi ce qui le rend dépendant de la qualité de ce dossier.
Un patient classé à haut risque développera-t-il forcément un trouble ?
Non. L’incidence cumulée à six ans de l’un ou l’autre trouble est de 8,27 % dans cette cohorte. La publication ne rapporte pas la proportion de patients classés à risque élevé qui ont effectivement développé un trouble : un risque prédit reste une probabilité, pas un pronostic individuel.
Bibliographie commentée
Étude source. Arribas M, de Micheli A, Krakowski K, Stahl D, Correll CU, Young AH, Andreassen OA, Vieta E, Arango C, McGuire P, Oliver D, Fusar-Poli P. Joint detection of risk for psychotic disorders or bipolar disorders in clinical practice in the UK: development and validation of a clinical prediction model. The Lancet Psychiatry. 2026;13(1):14-23. Publié en ligne le 26 novembre 2025. DOI : 10.1016/S2215-0366(25)00307-4. PMID : 41317739. Financement : UK Medical Research Council (MR/N013700/1), National Institute for Health Research (NIHR) Biomedical Research Centres at South London and Maudsley NHS Foundation Trust, and Oxford Health NHS Foundation Trust ; les financeurs n’ont joué aucun rôle dans la conception, le recueil, l’analyse, l’interprétation ou la rédaction. Liens d’intérêts déclarés : MA déclare un emploi chez F Hoffmann-La Roche, en dehors de l’étude ; AHY a été consultant et conseiller pour Flow Neuroscience, Novartis, Roche, Janssen, Takeda, Noema Pharma, Compass, AstraZenaca, Boehringer Ingelheim, Eli Lilly, LivaNova, Lundbeck, Sunovion, Servier, Livanova, Janssen, Allegan, Bionomics, Sumitomo Dainippon Pharma, Sage et Neurocentrx ; OAA a été consultant pour Cortechs.ai et Precision Health et a reçu des honoraires d’orateur de Lilly, Janssen, Otsuka et Lundbeck ; EV a reçu des subventions ou a été consultant, conseiller ou orateur de formation médicale continue pour AB-Biotics, AbbVie, Adamed, Alcediag, Angelini, Biogen, Beckley-Psytech, Biohaven, Boehringer Ingelheim, Casen-Recordati, Celon Pharma, Compass, Dainippon Sumitomo Pharma, Esteve, Ethypharm, Ferrer, Gedeon Richter, GH Research, GlaxoSmith Kline, HMNC, Idorsia, Johnson & Johnson, Lundbeck, Luye Pharma, Medincell, Merck, Newron, Novartis, Orion Corporation, Organon, Otsuka, Roche, Rovi, Sage, Sanofi-Aventis, Sunovion, Takeda, Teva et Viatris, en dehors du travail soumis ; PF-P a reçu des fonds de recherche ou des honoraires personnels de Lundbeck, Angelini, Menarini, Sunovion, Boehringer Ingelheim, Mindstrong et Proxymm Science, en dehors de l’étude ; les autres auteurs (AdM, KK, DS, CUC, CA, PM et DO) ne déclarent aucun lien d’intérêts.
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