Publié le 2 octobre 2026
Eskétamine dans la dépression résistante : que sait-on de ses effets sur le travail et la vie sociale, au-delà des symptômes ?
L’essentiel
Cette revue systématique cherchait les effets fonctionnels de la kétamine intraveineuse et de l’eskétamine intranasale chez des adultes souffrant d’un trouble dépressif caractérisé ou d’une dépression résistante. Elle n’a retenu que 9 études, toutes consacrées à l’eskétamine en dépression résistante : aucune étude contrôlée sur la kétamine ne remplissait les critères d’inclusion. Les critères mesurés sont le handicap fonctionnel (échelle de Sheehan, SDS) et la productivité au travail (WPAI). Face au placebo, le bénéfice sur la SDS est significatif dans TRANSFORM-2 mais ne l’est pas dans trois autres études ; face à la quétiapine à libération prolongée, la perte de productivité est moindre sous eskétamine sur 32 semaines. Les auteurs n’ont pas fait de méta-analyse, en invoquant le petit nombre d’études et leur hétérogénéité, si bien qu’aucune taille d’effet globale n’est disponible. La plupart des études durent quatre semaines, plusieurs analyses portent sur les mêmes essais, et le comparateur est le plus souvent un placebo. Le dernier auteur a des liens déclarés avec le fabricant de l’eskétamine. Le signal est utile, il reste descriptif.
Le contexte
Les essais sur la kétamine et l’eskétamine mesurent surtout les symptômes. Les patients, eux, demandent s’ils pourront reprendre le travail, se concentrer, revoir leurs proches. Ces questions sont mal couvertes par les essais d’efficacité.
Cette revue rassemble les essais randomisés qui ont mesuré ces critères fonctionnels, pour voir si le bénéfice sur les symptômes s’accompagne d’un bénéfice dans la vie quotidienne.
L’étude en un coup d’œil
| Élément | |
|---|---|
| Population | |
| Adultes de 18 ans et plus ; les critères admettaient le trouble dépressif caractérisé ou la dépression résistante, mais les 9 études retenues portent toutes sur une dépression résistante, dont une chez les 65 ans et plus (TRANSFORM-3) ; de 138 à 676 participants par étude, sans effectif total regroupé | |
| Interventions | |
| Eskétamine intranasale (28, 56 ou 84 mg, le plus souvent deux fois par semaine pendant quatre semaines ; doses flexibles dans ESCAPE-TRD), toujours associée à un antidépresseur. La kétamine intraveineuse était éligible, mais aucune étude n’a été retenue | |
| Comparateurs | |
| Placebo en pulvérisation nasale associé à un antidépresseur (7 études) ; quétiapine à libération prolongée associée à un antidépresseur (2 études) | |
| Critères de jugement | |
| Handicap fonctionnel au travail, dans la vie sociale et familiale (Sheehan Disability Scale, SDS, 8 études) ; productivité au travail et altération des activités (WPAI et WPAI:D). Ni la qualité de vie ni la cognition ne figurent parmi les critères analysés | |
| Design | |
| Revue systématique d’essais randomisés et d’analyses post hoc ou secondaires d’essais randomisés, menée selon PRISMA 2020, sans méta-analyse ; recherche dans PubMed, Embase et PsycInfo jusqu’au 1er février 2025 ; sélection, extraction et évaluation du risque de biais (RoB 2) en double, de façon indépendante ; synthèse narrative | |
Le contrôle de qualité
| Élément | Jugement |
|---|---|
| Recherche documentaire | Plusieurs bases |
| ConstatTrois bases interrogées (PubMed, Embase, PsycInfo), sélection et extraction faites en double de façon indépendante. | |
| Synthèse | Narrative |
| ConstatPas de méta-analyse, donc ni taille d’effet globale ni intervalle de confiance. | |
| Comparateurs | Rarement actifs |
| ConstatSept études comparent à un placebo associé à un antidépresseur, deux à la quétiapine à libération prolongée. | |
| Financement | Non rapporté |
| ConstatNon rapporté dans la publication : aucune section n’y est consacrée au financement de la revue. | |
| Liens d’intérêts | Déclarés |
| ConstatLe dernier auteur et auteur correspondant, McIntyre, déclare des honoraires d’orateur ou de consultant de Janssen, titulaire de l’autorisation de mise sur le marché de l’eskétamine intranasale, et de Johnson & Johnson, parmi de nombreux industriels. Trois autres auteurs déclarent des liens. | |
Les résultats
| Élément | Constat des auteurs |
|---|---|
| Handicap fonctionnel (SDS) | Résultats discordants face au placebo |
| ConstatDans TRANSFORM-2, différence de -4,0 points à J28 (IC 95 % -6,28 à -1,64), jugée cliniquement pertinente par les auteurs au regard d’un seuil de 4 points. Pas de différence significative dans trois études (Chen 2023, Fedgchin 2019, Takahashi 2021). | |
| Productivité au travail (WPAI) | Amélioration face à la quétiapine |
| ConstatSur 32 semaines dans ESCAPE-TRD (336 contre 340 patients) : perte de productivité réduite de 2,3 semaines (IC 95 % -3,9 à -0,7 ; p = 0,0045), présentéisme de 1,9 semaine (p = 0,0098), altération des activités de 1,3 semaine (p = 0,0172) ; absentéisme sans différence significative (-1,1 semaine ; p = 0,2285). | |
| Kétamine | Aucune étude contrôlée retenue |
| ConstatLes auteurs mentionnent des données ouvertes en vie réelle, hors du champ de la revue. | |
| Durée de suivi | De 4 à 32 semaines |
| ConstatSix études s’arrêtent à quatre semaines. Les effets au-delà de 32 semaines ne sont pas documentés dans cette revue. | |
Lecture critique
| Élément | Jugement |
|---|---|
| Absence de méta-analyse | Effet non chiffré |
| ConstatSans regroupement, on ne dispose que d’estimations étude par étude, discordantes sur la SDS ; l’ampleur globale du bénéfice et sa pertinence clinique restent inconnues. Dans TRANSFORM-2 même, l’intervalle de confiance inclut des valeurs inférieures au seuil de 4 points. | |
| Hétérogénéité | Forte |
| ConstatÂge moyen de 36,9 à 70,0 ans selon les études, placebo ou quétiapine, SDS ou WPAI, suivis de 4 à 32 semaines. Plusieurs analyses portent sur les mêmes essais (deux sur la cohorte de TRANSFORM-2) : neuf études ne font pas neuf essais indépendants. | |
| Liens d’intérêts | À peser |
| ConstatUn auteur lié au fabricant de l’eskétamine. Cela n’invalide pas la revue, cela invite à relire ses conclusions avec ce point en tête. | |
| Revendications des auteurs | Parfois plus affirmatives que les données |
| ConstatLa conclusion du texte reste prudente (« shows promise »), mais le résumé affirme que l’eskétamine « alleviates depressive symptoms and improves functioning », et les auteurs estiment que l’absence de risque de biais élevé garantit la fiabilité des résultats, malgré trois études nulles sur la SDS. | |
Niveau de preuve
Le niveau de preuve retenu est 1a- de l’Oxford CEBM : revue systématique d’essais randomisés, le signe moins marquant une hétérogénéité gênante, sans méta-analyse. La confiance est modérée dans le sens général du signal pour l’eskétamine : les études rapportent une amélioration fonctionnelle plutôt qu’une dégradation, de façon plus constante sur la productivité au travail que sur la SDS.
Elle est faible pour l’ampleur de cette amélioration, sa durée au-delà de 32 semaines, et sa comparaison avec les autres stratégies de la dépression résistante, limitée ici à la quétiapine à libération prolongée. Pour la kétamine, cette revue n’apporte aucune donnée contrôlée.
Le test du confrère
Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en deux minutes, entre deux consultations.
« Pour l’eskétamine, le signal va dans le bon sens, surtout sur la productivité au travail. Mais neuf études seulement, souvent tirées des mêmes essais, un suivi court, rien de contrôlé sur la kétamine, et un auteur lié au fabricant. Je garde l’idée, et pour décider je m’appuie sur les essais d’efficacité. »
Traduction pour la pratique : cette revue complète le dossier, elle ne le tranche pas.
Ce que vous pouvez en faire
- Ce que vous pouvez évaluer : en plus des symptômes, mesurer avant et pendant le traitement le retentissement au travail, dans la vie sociale et familiale, avec un instrument simple et toujours le même (l’échelle de Sheehan est la plus utilisée dans les essais retenus).
- Ce que vous pouvez répondre à un patient qui demande s’il pourra retravailler : pour l’eskétamine, les données disponibles vont plutôt dans ce sens, sans permettre de chiffrer le bénéfice global ni d’en garantir la durée ; pour la kétamine, cette revue ne fournit aucune donnée contrôlée.
- Ce que vous pouvez situer : en France, l’eskétamine intranasale est réservée à l’usage hospitalier et sa prescription aux spécialistes et services de psychiatrie ; les indications de la kétamine injectable consultée (anesthésie, analgésie) n’incluent pas la dépression.
- Ce que vous pouvez surveiller : des essais qui prennent un critère fonctionnel comme critère principal, avec un comparateur actif.
Questions fréquentes
La kétamine et l’eskétamine améliorent-elles la qualité de vie dans la dépression ?
Cette revue ne mesure pas la qualité de vie : elle porte sur le handicap fonctionnel et la productivité au travail. Les 9 études retenues, toutes sur l’eskétamine, rapportent un bénéfice plus constant sur la productivité au travail face à la quétiapine que sur l’échelle de Sheehan face au placebo. Aucune étude contrôlée sur la kétamine n’a été retenue.
Pourquoi les auteurs n’ont-ils pas fait de méta-analyse ?
Ils invoquent le petit nombre d’études éligibles et leur hétérogénéité de design et de présentation des résultats. Ils relèvent aussi que les instruments de mesure du fonctionnement ne sont pas standardisés. Ils ont donc fait une synthèse narrative.
Peut-on prescrire l’eskétamine en cabinet de ville ?
Pas en France. L’eskétamine intranasale, autorisée au niveau européen le 18 décembre 2019, est réservée à l’usage hospitalier, classée comme stupéfiant, et sa prescription est réservée aux spécialistes et services de psychiatrie. La Haute Autorité de santé lui reconnaît un service médical rendu modéré, en association à un ISRS ou un IRSN, chez l’adulte de moins de 65 ans en épisode dépressif caractérisé sévère résistant à au moins deux antidépresseurs de deux classes différentes (réévaluation du 17 juillet 2024). Les indications de la kétamine injectable consultée (anesthésie, analgésie) n’incluent pas la dépression. Source : base de données publique des médicaments, consultée le 2 octobre 2026.
Les liens d’intérêts d’un auteur invalident-ils la revue ?
Non, mais ils comptent dans la lecture. Ici, l’absence de méta-analyse laisse une part d’interprétation dans la synthèse, et c’est précisément là qu’un lien d’intérêts peut peser.
Bibliographie commentée
Étude source. Ji IS, Cheng MCH, Teopiz KM, Dri CE, Wong S, Le GH, Rhee TG, Guillen-Burgos HF, Lo HKY, Zheng YJ, McIntyre RS. The effects of ketamine and esketamine on functional outcomes in major depressive disorder and treatment-resistant depression: A systematic review. Journal of Psychiatric Research. 2026;192:280-288. DOI : 10.1016/j.jpsychires.2025.10.056. PMID : 41176897. Financement : non rapporté dans la publication. Liens d’intérêts déclarés : R.S. McIntyre, subventions de recherche des CIHR/GACD/National Natural Science Foundation of China (NSFC) et du Milken Institute, honoraires d’orateur ou de consultant de Lundbeck, Janssen, Johnson & Johnson, Alkermes, Neumora Therapeutics, Boehringer Ingelheim, Bristol Myers Squibb, Sage, Mitsubishi Tanabe, Purdue, Pfizer, Otsuka, Takeda, MindMed, Neurocrine, Neurawell, Supernus, Bausch Health, Axsome, Novo Nordisk, Kris, Sanofi, Eisai, Intra-Cellular, NewBridge Pharmaceuticals, Viatris, Abbvie et Atai Life Sciences ; K.M. Teopiz, honoraires de Braxia Scientific Corp ; T.G. Rhee, soutien partiel du National Institute on Aging (R21AG070666, R21AG078972, R01AG088647), du National Institute of Mental Health (R01MH131528), du National Institute on Drug Abuse (R21DA057540) et de la Health Resources and Services Administration (R42MC53154-01-00), membre de comités d’évaluation des NIH, du PCORI et de la SAMHSA dont il a reçu des honoraires, consultant rémunéré du PCORI, membre d’un comité consultatif de l’International Alliance of Mental Health Research Funders (IAMHRF) ; H.F. Guillen-Burgos, subventions de recherche de MinCiencias (Colombie) et de UKRI (Royaume-Uni), honoraires d’orateur de Roche, Pfizer, Abbott, GSK et Synergy R&D. La publication n’imprime aucune déclaration pour les sept autres auteurs.
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Cette analyse s’adresse à des professionnels de santé. Elle ne remplace ni l’évaluation clinique individuelle, ni les recommandations en vigueur, et ne constitue pas un conseil thérapeutique.
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