Publié le 1er septembre 2026, mis à jour le 20 septembre 2026

Analyse · Troubles liés au trauma · Psychothérapies

EMDR de groupe chez les migrants forcés : que peut réellement démontrer une série pré-post sans contrôle ?

▬ Publication
Chauliac N, Vignaud P, Butet C et al. · European Journal of Psychotraumatology, 2025, volume 16, numéro 1, article 2583875
DOI 10.1080/20008066.2025.2583875
PMID 41236488
Scientifique 62
Éditorial 74

L’essentiel

Une équipe lyonnaise rapporte l’expérience d’un centre régional de psychotraumatologie qui a proposé un protocole EMDR de groupe à 71 migrants forcés adultes, demandeurs d’asile, réfugiés et personnes sans titre de séjour, entre le 1er avril 2021 et le 31 décembre 2024. Le travail est une série pré-post rétrospective, sans groupe de comparaison. Ce que ce design peut établir, il l’établit bien : le programme a été mené jusqu’au bout dans une population réputée difficile à retenir en soins, avec une assiduité moyenne de 80 % des séances et un taux d’abandon de 15 %. Ce que ce design ne peut pas établir, il ne l’établit pas : la baisse de la proportion de patients répondant aux critères de trouble de stress post-traumatique complexe, de 60,9 % à 15,2 % chez les 46 patients disposant d’une mesure ITQ avant et après, et les réductions significatives observées sur les six critères principaux ne sont pas attribuables à l’intervention. Évolution spontanée, régression vers la moyenne, effet du cadre collectif, traitements médicamenteux concomitants et sélection par les données manquantes restent des explications concurrentes. Le chiffre le plus parlant est d’ailleurs celui que les auteurs ne mettent pas en avant : après le programme, la moitié des patients évalués répondaient encore aux critères d’un trouble post-traumatique, simple ou complexe. L’article se lit donc comme une démonstration de faisabilité, et c’est à ce titre qu’il mérite d’être lu.

Le contexte

La question se pose en consultation dès qu’un praticien reçoit un patient exilé dont les symptômes post-traumatiques sont manifestes et dont l’accès à une psychothérapie individuelle structurée est, en pratique, très limité. Les files d’attente des centres spécialisés, la barrière de la langue, l’instabilité administrative et l’instabilité du logement se conjuguent pour rendre le parcours de soins fragile. Les auteurs situent leur travail dans ce déséquilibre entre le volume des besoins et la capacité réelle des dispositifs : ils rappellent que 43,4 millions de personnes avaient été déplacées de force au delà d’une frontière à la fin de 2023, chiffre repris du rapport Global Trends 2023 de l’agence des Nations unies pour les réfugiés, et qu’environ 11 % de la population vivant en France y réside du fait d’une migration internationale, chiffre repris de l’INSEE en 2023.

Le format de groupe est présenté comme une réponse à ce déséquilibre : il traite plusieurs patients par créneau de thérapeute, et il repose sur des supports écrits et sur des stimulations bilatérales que le patient s’administre lui-même, ce qui réduit la part de l’échange verbal. Cet argument d’efficience, les auteurs ont commencé à le chiffrer, et le résultat est instructif : avec deux thérapeutes pour un groupe de 2 h 30 et six participants en moyenne, le gain de temps par patient par rapport à des séances individuelles d’une heure n’est que de 17 %, et il se réduit encore au delà de huit participants puisqu’un troisième thérapeute devient nécessaire. Les auteurs qualifient eux-mêmes ce gain de modeste et déplacent l’argument sur un autre terrain, celui de la motivation et de la normalisation du trouble par le groupe. Ce dernier point, lui, n’est pas testé dans ce travail, qui ne compare aucune modalité à une autre.

L’étude en un coup d’œil

Population
71 migrants forcés adultes, demandeurs d’asile, réfugiés et personnes sans titre de séjour, porteurs d’un trouble de stress post-traumatique actuel diagnostiqué cliniquement par un psychiatre ou un psychologue lors d’un entretien individuel préalable. Âge de 18 à 62 ans, moyenne 34,7 ans, 53 % de femmes. Recrutement dans un centre régional de psychotraumatologie français, celui d’Auvergne-Rhône-Alpes à l’hôpital Édouard Herriot de Lyon, entre le 1er avril 2021 et le 31 décembre 2024. Étaient inclus tous les patients ayant assisté à au moins une séance de groupe et rempli au moins un auto-questionnaire. Un tiers des participants venait de deux pays, la République démocratique du Congo (18,3 %) et le Nigeria (15,5 %).
Intervention
EMDR administrée en groupe selon le Group Traumatic Episode Protocol (GTEP) de E. Shapiro, modifié par l’équipe pour mieux couvrir le trouble complexe : deux séances de psychoéducation et de stabilisation, trois à quatre séances centrées sur le retraitement du trauma, une séance finale de réintégration. Séances hebdomadaires, la dernière deux à trois semaines après la dernière séance de retraitement, pour une durée moyenne de 54 jours entre la première et la dernière séance. Groupes de 4 à 10 participants, 6 en moyenne, séances de 2 h 30 conduites par un thérapeute formé à l’EMDR assisté d’un ou deux autres thérapeutes. Les stimulations bilatérales sont auto-administrées sur une feuille de travail, par séries de 9, sur quatre à cinq points de perturbation par séance. Un traducteur était mobilisé si nécessaire, à défaut une traduction automatique.
Comparateur
Aucun. Il n’y a ni groupe témoin, ni liste d’attente, ni comparaison à une prise en charge habituelle. Chaque patient est son propre point de référence, mesuré avant puis après le programme.
Critères mesurés
Six critères principaux, tous auto-rapportés : sévérité du trouble de stress post-traumatique (PCL-5), statut diagnostique de trouble post-traumatique simple ou complexe (ITQ), dépression (PHQ-9), détresse psychologique (K6), qualité de vie (WHOQOL-BREF), niveau de perturbation subjective (SUD). Mesures lors de l’entretien initial ou au début de la première séance, puis à la fin de la dernière séance, sauf le SUD dont la mesure initiale est recueillie à la deuxième séance. Versions validées française ou anglaise selon la préférence du participant. Test de Wilcoxon apparié, estimateur de Hodges-Lehmann pour la différence des médianes, corrélation bisériale de rangs appariée pour la taille d’effet, correction de Bonferroni sur six critères, soit un seuil de signification à 0,0083 et des intervalles de confiance à 99 %.
Design
Étude pilote rétrospective, série pré-post non contrôlée, monocentrique, ce qui correspond au niveau 4 de l’échelle CEBM dans notre appréciation. 71 patients inclus, 48 disposant de mesures appariées avant et après pour au moins un instrument. Les effectifs analysés varient selon l’instrument : 47 pour le PHQ-9, 46 pour l’ITQ, 42 pour le SUD, 34 pour la PCL-5, 32 pour le WHOQOL-BREF, 19 pour le K6.

Le contrôle de qualité

Point contrôlé Jugement
Groupe de comparaison Absent
ConstatC’est la limite structurante du travail, et les auteurs l’énoncent eux-mêmes. Toute variation mesurée entre le début et la fin du programme mélange l’effet éventuel de l’intervention et l’évolution qui se serait produite sans elle.
Recueil des données Rétrospectif
ConstatLes données ont été reprises après coup dans l’activité d’un centre. Le protocole d’analyse n’a donc pas été fixé avant de voir les résultats, et les auteurs reconnaissent que ce caractère rétrospectif a empêché tout contrôle systématique des facteurs de confusion, à commencer par les traitements médicamenteux concomitants et les événements de vie liés aux procédures de séjour.
Instruments de mesure Échelles validées
ConstatPCL-5, ITQ, PHQ-9, K6 et WHOQOL-BREF sont des outils reconnus, employés dans leur version validée française ou anglaise selon la préférence du participant. La question de l’équivalence reste ouverte pour les patients qui n’ont maîtrisé ni l’une ni l’autre de ces deux langues et pour lesquels un traducteur, voire une traduction automatique, a été mobilisé.
Correction de multiplicité Bonferroni appliquée
ConstatLe seuil a été abaissé à 0,0083 sur six critères principaux, avec des intervalles de confiance à 99 % et une correction supplémentaire des tailles d’effet pour la corrélation intra-sujet. Précaution peu fréquente dans un travail pilote. Elle protège contre les faux positifs liés au nombre d’échelles, elle ne corrige rien de l’absence de contrôle.
Données manquantes Quantifiées, non imputées
ConstatLe matériel supplémentaire donne le décompte instrument par instrument. Aucune imputation n’a été faite, l’analyse se fait par paires disponibles, ce qui ramène l’effectif à 19 patients pour le K6 et 34 pour la PCL-5, sur les 71 inclus. Les auteurs ont comparé les patients dont les mesures ont été utilisées à ceux dont elles ne l’ont pas été, sans retrouver de différence significative sur la PCL-5, le PHQ-9, l’ITQ et le SUD, avant comme après. La contradiction reste entière avec l’étiquette d’analyse en intention de traiter que revendique la section statistique.
Suivi après le programme Non rapporté
ConstatAucune mesure à distance n’est rapportée, les auteurs l’expliquent par la mobilité de cette population, souvent réorientée après décision sur son statut. Le maintien ou non des variations observées au delà de la fin du programme est donc une question ouverte, et non une question à laquelle l’étude aurait répondu négativement.
Financement et liens d’intérêts Déclaration partielle
ConstatLes auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts potentiel. Le document publié ne comporte en revanche aucune rubrique de financement. Le travail émane d’un centre hospitalo-universitaire public français, avec des affiliations INSERM, CNRS et Université Claude Bernard Lyon 1.

Les résultats

80 % et 15 %
Assiduité moyenne aux séances et taux d’abandon rapportés dans cette série de 71 migrants forcés. Ce sont les deux chiffres que le design de l’étude permet d’interpréter directement, parce qu’ils décrivent le déroulement du programme et non son effet.
Résultat Valeur rapportée
Assiduité aux séances 80 % en moyenne, médiane 85,7 %, écart type 25,2.
LectureIndicateur de faisabilité, interprétable tel quel. Il s’agit bien de la proportion moyenne de séances honorées par patient, calculée sur les 71 inclus. L’écart type élevé indique que la moyenne recouvre des trajectoires très inégales.
Abandon en cours de programme 15 % des 71 participants.
LectureDéfini comme le fait de ne pas revenir après une séance manquée. Chiffre bas au regard des contraintes de cette population. Il conditionne aussi la lecture des mesures symptomatiques : les patients sortis du programme ne contribuent pas aux mesures finales.
Statut diagnostique (ITQ) Trouble complexe 60,9 % avant (28 sur 46), 15,2 % après (7 sur 46).
LectureVariation de grande amplitude, mais mesurée sans référence externe et sur les 46 patients disposant d’une mesure ITQ appariée. La lecture complète du tableau tempère l’impression : la proportion de patients répondant aux critères de trouble post-traumatique simple augmente de 28,3 % à 34,8 %, et la proportion de patients ne répondant à aucun critère passe de 10,9 % à 50,0 %. Autrement dit, une partie de la baisse du trouble complexe est une reclassification vers la forme simple, et la moitié des patients évalués répondaient encore aux critères d’un trouble post-traumatique après le programme, contre 89,1 % avant.
Sévérité du stress post-traumatique (PCL-5) Moyenne 49,68 avant, 37,85 après, n = 34, p = 0,0001, corrélation bisériale de rangs 0,77 (IC 99 % 0,46 à 0,91).
LectureMédianes de 52 à 37. La baisse de près de 12 points dépasse le seuil habituellement retenu pour un changement cliniquement significatif sur cet instrument, ce que les auteurs signalent en s’appuyant sur les travaux de validation de l’échelle. Cette lecture vaut à l’intérieur d’un patient, elle ne dit rien de la part imputable au programme.
Dépression (PHQ-9) Moyenne 16,55 avant, 11,70 après, n = 47, p inférieur à 0,0001, corrélation bisériale de rangs 0,72 (IC 99 % 0,43 à 0,88).
LectureMédianes de 17 à 12, soit un passage d’une dépression modérément sévère à une dépression légère à modérée sur l’échelle de lecture usuelle du PHQ-9. La réduction concomitante des symptômes dépressifs est cohérente avec l’évolution du trouble post-traumatique, elle n’en constitue pas une confirmation indépendante.
Perturbation subjective (SUD) Médiane 9 avant, 6 après, n = 42, p inférieur à 0,0001, corrélation bisériale de rangs 0,96 (IC 99 % 0,91 à 0,99).
LectureC’est la plus forte taille d’effet du tableau, et c’est aussi la mesure la plus fragile. La valeur initiale n’est pas recueillie avant le programme mais à la deuxième séance, donc après la psychoéducation et une partie de la stabilisation, et il s’agit d’une cotation d’inconfort demandée par le thérapeute à l’intérieur même du protocole EMDR.
Détresse psychologique (K6) Moyenne 14,95 avant, 9,63 après, n = 19, p = 0,0054, corrélation bisériale de rangs 0,73 (IC 99 % 0,25 à 0,92).
LectureRésultat significatif au seuil corrigé, mais reposant sur 19 paires seulement, soit un quart de la cohorte incluse. L’intervalle de confiance à 99 % de la taille d’effet, de 0,25 à 0,92, traduit cette imprécision.
Qualité de vie (WHOQOL-BREF) Moyenne 11,59 avant, 12,93 après, n = 32, p = 0,0022, corrélation bisériale de rangs -0,68 (IC 99 % -0,88 à -0,25).
LectureLe seul critère que les auteurs mettent à part dans leur phrase de synthèse, en excluant le WHOQOL de la mention des tailles d’effet larges, alors que leur propre tableau le marque comme atteignant le seuil corrigé. Le gain absolu est de 1,3 point, la portée clinique d’une telle variation n’est pas discutée.
Aggravations diagnostiques Trois participants passés de trouble simple à trouble complexe.
LectureCes trois patients ont vu leur score PCL-5 augmenter et leur assiduité était incomplète. Les auteurs avancent l’hypothèse qu’une exposition partielle aux séances de désensibilisation ait réactivé des souvenirs traumatiques sans stabilisation ni retraitement suffisants. Hypothèse plausible, non testable sur trois cas, mais qui mérite d’être connue de toute équipe qui déploierait ce format.

Lecture critique

Domaine Jugement
Attribution causale Impossible par construction
ConstatCinq explications concurrentes restent ouvertes pour les variations observées : l’évolution spontanée des symptômes, la régression vers la moyenne chez des patients inclus à un moment de sévérité maximale, l’effet propre du cadre collectif et du contact régulier avec une équipe, les traitements médicamenteux reçus par une partie des participants pendant la période d’intervention, et la sortie du programme des patients qui allaient le moins bien. Aucune n’est écartée par le design, et les auteurs reconnaissent explicitement que le caractère rétrospectif leur a interdit de contrôler les deux dernières.
Sélection des patients Centre spécialisé unique
ConstatLes patients ont été orientés vers un centre régional de psychotraumatologie et retenus pour un format de groupe, ce qui suppose un minimum de stabilité et d’adhésion. La population analysée n’est donc pas superposable à l’ensemble des personnes exilées vues en première ligne. Les auteurs revendiquent à l’inverse une bonne représentativité, au motif qu’ils ont inclus tous les patients éligibles adressés au centre : l’argument vaut pour la file active du centre, pas au delà.
Mesure des critères Auto-questionnaires
ConstatLes six critères reposent sur la déclaration du patient, dans un dispositif où il connaît le sens attendu de son évolution et où il a noué un lien avec l’équipe. Ce biais d’attente joue dans le sens de l’amélioration, et il n’est contrebalancé par aucune évaluation indépendante. Les auteurs le reconnaissent et rappellent qu’aucun outil administré par un clinicien, du type CAPS-5, n’a été utilisé.
Données manquantes et perdus de vue Comparées, sans différence significative
ConstatLe point le mieux traité du travail. Le matériel supplémentaire compare les patients dont les mesures ont été exploitées à ceux dont elles ne l’ont pas été, sur la PCL-5, le PHQ-9, l’ITQ et le SUD, avant et après, sans différence significative. La réserve tient à la puissance : avec des effectifs de cet ordre, l’absence de différence significative n’établit pas l’absence de différence, et la comparaison ne dit rien du profil des 15 % de patients qui ont quitté le programme.
Analyse statistique Multiplicité corrigée
ConstatTests non paramétriques adaptés à des effectifs modestes, correction de Bonferroni sur six critères, intervalles à 99 %, correction des tailles d’effet pour la corrélation intra-sujet. Ce soin est inhabituel dans un travail pilote. Une réserve toutefois : l’analyse est présentée comme conduite en intention de traiter, alors qu’elle porte en fait sur les seules paires complètes, soit 19 à 47 patients selon l’instrument sur les 71 inclus. L’étiquette et la méthode ne coïncident pas.
Prudence des auteurs Titre et résumé plus affirmatifs
ConstatLa discussion et les limites sont honnêtes : absence d’inférence causale, absence de contrôle, absence de suivi, appel à des essais randomisés. Le titre annonce en revanche l’efficacité du protocole, et le résumé conclut que les résultats suggèrent qu’il est à la fois efficace et applicable, puis que l’étude apporte des éléments de preuve en faveur de son usage. Le corps du texte est proportionné, l’emballage l’est moins, et c’est l’emballage qui circule.
Transposabilité au cadre français Directe
ConstatLe travail décrit une activité réelle conduite en France, avec des contraintes de recrutement, de langue et de précarité comparables à celles d’autres structures. C’est l’élément qui donne à cette série sa valeur d’usage, indépendamment de la question de l’efficacité.

Niveau de preuve

Scientifique62
Éditorial74

La confiance est élevée sur un point et sur un seul : un programme d’EMDR de groupe a pu être conduit jusqu’à son terme, dans un centre français, auprès de 71 personnes exilées, avec une assiduité moyenne de 80 % et un abandon de 15 %. Ce constat d’organisation ne dépend ni d’un comparateur ni d’une inférence causale, et il constitue un résultat en soi. La confiance est faible sur tout ce qui touche à l’effet du programme. Le niveau 4 de l’échelle CEBM correspond exactement à ce que produit une série pré-post non contrôlée : une description, pas une estimation d’effet. Les tailles d’effet larges ne sont pas des tailles d’effet thérapeutiques, ce sont des amplitudes de variation intra-individuelle sur des auto-questionnaires, dans un contexte où plusieurs mécanismes non spécifiques poussent dans le même sens. La rigueur statistique du travail, correction de multiplicité comprise, ne relève pas ce niveau de preuve d’un cran : elle rend le résultat descriptif plus fiable, pas plus causal. Il faut y ajouter une donnée que les auteurs citent eux-mêmes : la méta-analyse d’Antuña-Camblor et Hernández, restreinte aux essais randomisés, ne retrouve que des effets faibles et non significatifs de l’EMDR sur les symptômes post-traumatiques chez les adultes réfugiés. Une série pré-post positive ne pèse rien contre ce résultat, elle en souligne au contraire la question ouverte.

Le test du confrère

Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en deux minutes, entre deux consultations.

« Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas la chute du chiffre de trouble complexe, parce que sans contrôle je ne sais pas ce qu’elle vaut, et parce qu’en regardant le tableau je vois qu’une partie des patients a simplement glissé vers la forme simple. La moitié coche encore les critères à la sortie, ça remet les choses à leur place. Ce qui m’intéresse, c’est que 80 % des séances aient été honorées et que 15 % seulement aient arrêté, dans une population que je n’arrive habituellement pas à garder en soins. Ça, ça me dit qu’un format de groupe peu dépendant de la langue tient debout en conditions réelles, et c’est déjà un argument pour organiser une offre. J’ai aussi noté que le gain de temps thérapeute n’était que de 17 %, donc l’argument budgétaire, on oublie. Pour l’efficacité, j’attends un essai contrôlé, et je ne dirai pas autre chose à mes internes. »

Traduction pour la pratique : cette publication soutient une décision d’organisation, pas une décision thérapeutique individuelle. Elle donne des arguments pour proposer ce format dans une structure qui dispose d’un thérapeute formé, elle n’en donne aucun pour affirmer à un patient que le groupe fera baisser ses symptômes.

Ce que vous pouvez en faire

  • Retenir les deux indicateurs qui tiennent : une assiduité moyenne de 80 % et un abandon de 15 % chez des personnes exilées en situation précaire. Ce sont des chiffres à opposer à l’idée reçue selon laquelle cette population ne serait pas retenable dans un programme structuré.
  • Distinguer, dans une réunion de service ou face à une tutelle, l’argument de faisabilité, qui est ici documenté, de l’argument d’efficacité, qui ne l’est pas. Confondre les deux expose à une contradiction dès la première objection méthodologique.
  • Ne pas présenter le format de groupe comme une économie de moyens : le gain de temps thérapeute mesuré par les auteurs est de 17 %, et il diminue quand le groupe dépasse huit participants. L’argument à défendre est celui de l’accès et du cadre collectif, pas celui du coût.
  • Savoir quoi répondre à un patient qui a entendu parler de ce format : le dispositif existe, il est proposé dans des centres spécialisés, il demande un thérapeute formé, et son bénéfice propre n’est pas encore établi par une étude comparative.
  • Situer le dispositif dans le paysage français. Au 1er septembre 2026, le psychotraumatisme des personnes exilées relève en France de dispositifs qui ne lui sont pas propres : les équipes mobiles psychiatrie précarité, les permanences d’accès aux soins de santé prévues à l’article L. 6111-1-1 du code de la santé publique, et les centres régionaux du psychotraumatisme, coordonnés par le Centre national de ressources et de résilience créé en 2019. La formation à l’EMDR ne fait par ailleurs l’objet d’aucune certification d’État : seule existe une accréditation associative de praticien EMDR Europe, l’encadrement légal français ne portant que sur le titre de psychothérapeute.
  • Surveiller ce que l’étude ne suit pas : le devenir des patients après la fin du programme, et celui de ceux qui l’interrompent. Ce sont les deux points sur lesquels une équipe qui déploierait ce format devrait organiser son propre recueil. Y ajouter la surveillance des aggravations chez les patients à assiduité incomplète, signalées ici chez trois participants.
  • Ne pas transposer ces résultats à une prise en charge individuelle, ni à d’autres populations traumatisées. Le travail porte sur un format collectif dans un contexte migratoire précis.

Questions fréquentes

Cette étude montre-t-elle que l’EMDR de groupe fonctionne chez les migrants forcés ?

Non. Elle montre qu’un programme d’EMDR de groupe a pu être conduit auprès de 71 personnes exilées avec un taux d’abandon faible. L’absence de groupe de comparaison interdit d’attribuer au programme les variations symptomatiques mesurées, et les auteurs écrivent eux-mêmes qu’aucune inférence causale n’est possible. La question de l’efficacité reste entière, et ils appellent à des essais contrôlés.

La baisse du taux de trouble de stress post-traumatique complexe de 60,9 % à 15,2 % est pourtant impressionnante.

Son amplitude est réelle, son interprétation ne l’est pas, et sa lecture isolée est trompeuse. Ces pourcentages portent sur 46 patients, soit 28 puis 7 personnes. Sur la même période, la proportion répondant aux critères de trouble post-traumatique simple augmente de 28,3 % à 34,8 % : une partie des patients n’a pas guéri, elle a changé de catégorie. Au total, la moitié des patients évalués répondait encore aux critères d’un trouble post-traumatique après le programme. S’y ajoutent la régression vers la moyenne, l’évolution naturelle du trouble, l’effet du cadre collectif, les traitements médicamenteux reçus par une partie des participants, et le fait que les patients ayant quitté le programme ne figurent pas dans la mesure finale. Aucun de ces mécanismes n’est neutralisé ici.

Le format de groupe est-il vraiment moins dépendant de la langue ?

C’est l’hypothèse de travail des auteurs, fondée sur l’usage de supports écrits et de stimulations bilatérales que le patient s’administre lui-même. Elle n’est pas testée : les questionnaires étaient administrés en français ou en anglais selon la préférence du participant, avec un traducteur ou une traduction automatique quand c’était nécessaire, et l’étude ne rapporte aucun résultat stratifié selon la langue. Elle ne compare pas non plus ce format à une prise en charge individuelle avec interprète. L’argument reste donc plausible et non testé.

Le format de groupe fait-il gagner du temps ?

Peu. Les auteurs ont fait le calcul : deux thérapeutes pour un groupe de 2 h 30 réunissant six participants en moyenne représentent un gain de 17 % par rapport à des séances individuelles d’une heure, et ce gain se réduit encore dès qu’un troisième thérapeute devient nécessaire au delà de huit participants. Ils qualifient eux-mêmes ce résultat de modeste et déplacent l’intérêt du groupe vers son effet de motivation et de normalisation, qui n’est pas mesuré ici.

Tous les critères annoncés sont-ils rapportés ?

Oui, les six critères principaux figurent dans le tableau de résultats avec leurs effectifs, leurs médianes, leurs moyennes, leurs intervalles de confiance, leurs valeurs de p et leurs tailles d’effet. Ce qui manque, c’est le suivi : aucune mesure n’est rapportée après la fin du programme, et il faut lire ce manque comme une information absente, non comme un résultat négatif. Il faut aussi noter la faiblesse de certains effectifs analysés, 19 patients pour la détresse psychologique, 32 pour la qualité de vie.

S’agit-il de la première étude française sur ce format ?

Ce n’est pas ce que les auteurs revendiquent. Ils présentent leur travail comme la première évaluation formelle de cette adaptation précise du protocole GTEP, ce qui est une revendication plus étroite et plus défendable. La même équipe avait d’ailleurs publié en 2023 une étude de terrain préliminaire sur le GTEP délivré à des migrants, sur un échantillon plus restreint. Ce qui est certain et suffisant pour justifier l’attention portée à ce travail, c’est la rareté des données francophones sur l’organisation de soins psychotraumatiques destinés aux personnes exilées.

Bibliographie commentée

Étude source. Chauliac N, Vignaud P, Butet C, Gautheron M, Salome G, Salles L, Galia P, Prieto N. Applicability and effectiveness of group EMDR therapy for forced migrants. European Journal of Psychotraumatology 2025, volume 16, numéro 1, article 2583875. DOI 10.1080/20008066.2025.2583875. PMID 41236488. Article en accès libre, reçu le 5 août 2025, révisé le 28 octobre 2025, accepté le 29 octobre 2025, mis en ligne le 14 novembre 2025. Liens d’intérêts : les auteurs déclarent qu’aucun conflit d’intérêts potentiel n’a été rapporté. Financement : le document publié ne comporte aucune déclaration de financement. Le document apporte une description d’activité réelle : effectifs, déroulement du protocole, assiduité, abandon, et variations pré-post sur six critères principaux, avec un matériel supplémentaire qui détaille les données manquantes et compare les patients analysés à ceux qui ne l’ont pas été. Sa limite est inscrite dans son design, une série rétrospective sans comparateur, ce que les auteurs reconnaissent explicitement dans leur discussion, moins nettement dans leur titre et leur résumé.

Travail préliminaire de la même équipe. Vignaud P, Chauliac N, Contamin E, Richer S, Vuillermoz C, Brunelin J, Prieto N. Relevance and feasibility of group traumatic episode protocol delivered to migrants: a pilot field study. International Journal of Environmental Research and Public Health 2023, volume 20, numéro 7. DOI 10.3390/ijerph20075419. PMID 37048033. Référence citée par les auteurs comme l’étape antérieure du même programme, sur un échantillon plus petit. Elle n’a pas été consultée à la source pour cette analyse, et rien n’en est repris ici au delà de son existence.

Contrepoint méthodologique, cité par les auteurs eux-mêmes. Antuña-Camblor C, Hernández VT. EMDR interventions in refugees and asylum seekers: a systematic review and meta-analysis. Clinical Psychology and Psychotherapy 2025, volume 32, numéro 1, article e70039. DOI 10.1002/cpp.70039. PMID 39876798. Restreinte aux essais randomisés, cette méta-analyse ne retrouve, selon la discussion de l’étude source, que des effets faibles et statistiquement non significatifs de l’EMDR sur les symptômes post-traumatiques chez les adultes réfugiés. La méta-analyse de Macgowan MJ, Naseh M, Rafieifar M, Research on Social Work Practice 2022, volume 32, numéro 8, pages 863 à 877, DOI 10.1177/10497315221082223, est plus favorable mais retrouve, toujours selon les auteurs, des effets plus importants pour l’EMDR individuelle que pour l’EMDR de groupe. Ces deux références sont rapportées telles qu’elles figurent dans la publication source, elles n’ont pas été consultées à la source pour cette analyse.

Cadre de référence invoqué. L’adaptation du protocole est justifiée par les recommandations de psychothérapie par phases de l’International Society for Traumatic Stress Studies, citées à travers Cloitre M et al., Journal of Traumatic Stress 2011, volume 24, numéro 6, pages 615 à 627 (PMID 22147449), Forbes D, Bisson JI, Monson CM, Berliner L, Effective treatments for PTSD, troisième édition, Guilford Publications, 2020, et Mahoney A, Karatzias T, Hutton P, Journal of Affective Disorders 2019, volume 243, pages 305 à 321 (PMID 30261446). Ces trois références figurent dans la bibliographie de la publication source et n’ont pas été consultées à la source pour cette analyse.

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Vérification effectuée le 1er septembre 2026 sur le texte intégral de la publication et sur son matériel supplémentaire lorsque celui-ci est disponible. Cette analyse a fait l’objet d’une double lecture indépendante. Comment nous vérifions ce que nous publions.
Cette analyse est destinée aux professionnels de santé. Elle ne constitue ni une recommandation de prescription, ni un avis médical individuel, et ne se substitue pas à l’évaluation clinique ni aux recommandations en vigueur.
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