Publié le 13 août 2026, mis à jour le 16 septembre 2026

Analyse · Dépression · Psychopharmacologie

Les agonistes du récepteur du GLP-1 modifient-ils le risque de dépression chez le sujet âgé diabétique ?

▤ Dossier Tang H, Lu Y, Donahoo WT et al. · Annals of Internal Medicine, 2025, 178(3), 315-326 DOI 10.7326/ANNALS-24-01347 PMID 39993315 Scientifique 76 Éditorial 81
Collections éditoriales Mythe ou Réalité ? Tomorrow Psychiatry

L’essentiel

Depuis le signal européen de juillet 2023 sur les idées suicidaires et les idées d’automutilation, la question du retentissement psychique des agonistes du récepteur du GLP-1 revient en consultation, portée aussi bien par l’inquiétude des patients que par la promesse inverse d’un effet antidépresseur. Cette émulation d’essai cible, conduite sur les données de l’assurance maladie fédérale américaine, compare deux cohortes appariées séparément au rapport de un pour un, chez des sujets de 66 ans et plus, diabétiques de type 2, sans antécédent de dépression ni d’autre trouble de l’humeur : 14 665 paires face aux inhibiteurs du SGLT2, 13 711 paires face aux inhibiteurs de la DPP-4. Face aux inhibiteurs de la DPP-4, l’incidence de dépression est plus basse sous agoniste du GLP-1, rapport de risque instantané 0,90, intervalle de confiance à 95 % de 0,82 à 0,98. Face aux inhibiteurs du SGLT2, aucune différence n’est mise en évidence, 1,07, intervalle de 0,98 à 1,18. Autrement dit, aucun sur-risque dépressif significatif n’apparaît, et l’association favorable dépend du comparateur retenu. Rien ici ne soutient une prescription pour l’humeur.

Le contexte

Deux discours circulent en même temps, et ils sont contradictoires. Le premier, né du signal de pharmacovigilance européen ouvert le 11 juillet 2023, redoute que ces molécules ne favorisent la dépression et les idées suicidaires. Cet examen a été clos en avril 2024, le comité de pharmacovigilance européen concluant que les données disponibles ne soutenaient pas de lien de causalité avec les idées suicidaires ou d’automutilation. La conclusion réglementaire n’a pas éteint la question dans le débat public. Le second, porté par la visibilité médiatique de la classe, leur prête un effet bénéfique sur l’humeur, voire une indication à venir. Le psychiatre est sollicité sur les deux, sans prescrire lui-même ces traitements. Il lui faut donc une donnée robuste sur le risque, et une position claire sur le bénéfice allégué.

Comment se lit une émulation d’essai cible

Ce que le design corrige, et ce qu’il ne corrige pas

L’émulation d’essai cible consiste à écrire d’abord le protocole de l’essai randomisé que l’on voudrait mener, puis à le reproduire au plus près dans des données observationnelles. Le procédé limite deux artefacts classiques de la pharmaco-épidémiologie : le temps immortel, et l’inclusion d’utilisateurs déjà installés sous traitement. L’usage d’un comparateur actif, ici deux classes de deuxième ligne différentes, réduit en outre le biais d’indication, puisqu’on compare des patients auxquels on avait décidé d’ajouter un traitement. Ce que le procédé ne corrige pas, c’est ce qui n’a pas été mesuré. Les auteurs indiquent que le statut socio-économique, l’hémoglobine glyquée, l’indice de masse corporelle et la sévérité du diabète ne figurent pas dans la base, et que le traitement hypoglycémiant à l’inclusion, dont l’insuline, sert d’approximation de cette sévérité. Sur une association aussi modeste, cette limite pèse.

L’étude en un coup d’œil

Population
Adultes de 66 ans et plus, diabétiques de type 2, affiliés à l’assurance maladie fédérale américaine avec au moins un an d’affiliation continue aux parties A, B et D. Sont exclus le diabète de type 1, l’insuffisance rénale terminale ou la dialyse, un antécédent de dépression ou d’un autre trouble de l’humeur, et toute prescription d’antidépresseur dans l’année précédente. Les autres antécédents psychiatriques ne sont pas exclus : troubles du sommeil, anxiété, troubles liés à l’usage de substances et schizophrénie figurent parmi les caractéristiques initiales.
Intervention
Initiation d’un agoniste du récepteur du GLP-1 entre janvier 2014 et décembre 2020 : exénatide, dulaglutide, liraglutide ou sémaglutide.
Comparateurs
Deux cohortes distinctes, avec comparateur actif de deuxième ligne : initiation d’un inhibiteur du SGLT2 dans la première, d’un inhibiteur de la DPP-4 dans la seconde.
Critère
Dépression incidente, identifiée par au moins un code diagnostique selon l’algorithme des affections chroniques du Chronic Conditions Warehouse. Analyse en intention de traiter, suivi de deux ans au maximum et jusqu’au 31 décembre 2020, suivi médian d’environ 1,6 an.
Design et effectifs
Émulation d’essai cible sur données de facturation, schéma nouvel utilisateur avec comparateur actif, appariement sur score de propension au rapport de un pour un, plus proche voisin sans remise et calibre de 0,05. Modèle de Cox pour l’analyse principale, modèle de Fine et Gray tenant compte du risque compétitif de décès en analyse de sensibilité. 14 665 paires face aux inhibiteurs du SGLT2 et 13 711 paires face aux inhibiteurs de la DPP-4, deux cohortes appariées séparément et non additionnables.

Le contrôle de qualité

Point contrôléJugement
Protocole cible expliciteSolide
ConstatLe protocole de l’essai visé est décrit composante par composante et confronté à son émulation. Le schéma nouvel utilisateur avec comparateur actif limite le temps immortel et l’inclusion d’utilisateurs déjà installés sous traitement.
Double comparateur actifPoint fort
ConstatDeux classes de deuxième ligne plutôt qu’une seule. C’est ce choix qui révèle l’asymétrie du résultat, et il en fait la valeur.
Équilibre des groupesDéclaré, tableau discordant
ConstatAppariement sur score de propension au rapport de un pour un, avec un seuil de différence standardisée fixé à 0,1. Les auteurs concluent à un bon équilibre, mais le tableau des caractéristiques initiales publie plusieurs valeurs au-delà de ce seuil, dont 0,380 pour l’obésité, 0,251 pour les troubles du sommeil et moins 0,198 pour les démences. La colonne des différences standardisées n’est fournie que pour la comparaison aux inhibiteurs du SGLT2. Cette discordance n’est pas expliquée dans le texte.
Confondants non mesurésLimite majeure
ConstatStatut socio-économique, hémoglobine glyquée, indice de masse corporelle et sévérité du diabète absents de la base, de l’aveu des auteurs. Une association dont la borne supérieure atteint 0,98 est fragile devant cette limite.
Définition du critèreCodes, non diagnostic clinique
ConstatLa dépression est repérée par algorithme sur des codes de facturation, un code suffisant. Les auteurs retiennent eux-mêmes le risque de classement erroné. La sous-détection est probable, et elle n’a pas de raison d’être identique dans les deux bras.
Validité externeÉtroite
ConstatSujets de 66 ans et plus, diabétiques de type 2, sans antécédent de dépression ni d’autre trouble de l’humeur, dans un système d’assurance américain. Le résultat ne s’extrapole ni au sujet jeune, ni à l’obésité sans diabète, ni au patient déjà déprimé.
IndépendanceFinancement public
ConstatFinancement public, National Institutes of Health, institut national du diabète et des maladies digestives et rénales, subvention R01DK133465. Les financeurs déclarent n’avoir joué aucun rôle dans la conception, la conduite, l’analyse, ni dans la décision de soumettre. Protocole et code statistique disponibles auprès de l’auteur correspondant, données accessibles auprès du centre de ressources ResDAC. Le manuscrit auteur déposé en accès libre ne porte qu’une mention partielle des liens d’intérêts, les formulaires complets étant conservés par la revue et non consultés ici.

Les résultats

0,90 et 1,07
Rapports de risque instantané de dépression incidente sous agoniste du GLP-1, face aux inhibiteurs de la DPP-4 puis face aux inhibiteurs du SGLT2. Le sens du résultat change avec le comparateur, ce qui est le fait marquant de l’étude.
RésultatValeur rapportée
Face aux inhibiteurs de la DPP-4HR 0,90 [0,82 ; 0,98]
LectureIncidence de 51,4 sous agoniste du GLP-1 contre 57,2 sous inhibiteur de la DPP-4 pour 1 000 personnes-années, différence de moins 5,78 pour 1 000 personnes-années, intervalle de moins 10,49 à moins 1,07. Risque cumulé à deux ans de 7,02 % contre 7,84 %. Le modèle tenant compte du risque compétitif donne 0,91, intervalle de 0,83 à 0,99. La significativité tient à peu de chose.
Face aux inhibiteurs du SGLT2HR 1,07 [0,98 ; 1,18]
LectureIncidence de 49,0 sous agoniste du GLP-1 contre 45,5 sous inhibiteur du SGLT2 pour 1 000 personnes-années, différence de 3,48, intervalle de moins 0,81 à 7,78. Risque cumulé à deux ans de 6,55 % contre 6,15 %. Aucune différence n’est mise en évidence, mais l’intervalle reste compatible avec un sur-risque relatif allant jusqu’à 18 %. Absence de différence significative ne vaut pas preuve d’absence d’effet, ni dans un sens ni dans l’autre.
Selon la durée d’expositionInteraction significative, p = 0,005 et p = 0,001
LectureLes auteurs rapportent une association inverse entre la durée de traitement et le risque de dépression, face aux inhibiteurs du SGLT2 (p = 0,005) et face aux inhibiteurs de la DPP-4 (p = 0,001). Les rapports de risque par strate de durée ne figurent que dans une figure dont l’exemplaire consulté est tronqué : ils ne sont donc pas repris ici. Une analyse par durée d’exposition sélectionne les patients qui tolèrent et poursuivent le traitement. Les auteurs citent eux-mêmes le biais de l’utilisateur en bonne santé, la causalité inverse et la perte de poids parmi les explications possibles.

Lecture critique

DomaineJugement
Niveau de preuve du designObservationnel
ConstatCohorte non randomisée. L’émulation d’essai cible en représente le haut de gamme, elle ne le transforme pas en essai. Le texte parle d’association, et rien dans le design n’autorise à parler d’effet.
Cohérence interne du résultatAsymétrique
ConstatUne association favorable face à un comparateur, aucune face à l’autre. Deux lectures restent ouvertes : un bénéfice propre et modeste des agonistes du GLP-1, ou un désavantage des inhibiteurs de la DPP-4. L’étude ne permet pas de trancher, et les auteurs le reconnaissent.
Adéquation entre revendication et preuvePrudente, sauf la conclusion
ConstatLes auteurs qualifient l’association de modeste, discutent l’asymétrie entre comparateurs sans la minimiser, et conditionnent leur interprétation à une confirmation par essai randomisé. La dernière phrase de leur conclusion va cependant au-delà de leurs données, en suggérant que la classe pourrait exercer des effets antidépresseurs.
Portée pour la pratique psychiatriqueIndirecte
ConstatAucune indication psychiatrique n’est autorisée pour cette classe, en France comme dans l’Union européenne. Le résultat modifie le discours tenu au patient, pas la prescription.

Niveau de preuve

Scientifique76
Éditorial81

Niveau de preuve Oxford 2b par le design : cohorte observationnelle non randomisée, avec comparateur actif et appariement sur score de propension. L’émulation d’essai cible est la meilleure garantie méthodologique disponible pour ce type de données, elle ne relève pas le niveau. La confiance est raisonnable sur l’absence de sur-risque dépressif significatif dans cette population précise. Elle est faible sur l’existence d’un bénéfice propre, puisque l’association disparaît selon le comparateur retenu. Elle est très faible sur toute interprétation causale de l’association observée avec la durée d’exposition.

Le test du confrère

Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en deux minutes, entre deux consultations.

« Je peux rassurer un patient âgé diabétique inquiet d’un risque de dépression sous ces molécules, et je ne les déconseille pas pour ce motif. En revanche je ne parle pas d’effet antidépresseur, et je ne fais rien du signal sur la durée d’exposition, qui sent le biais de l’utilisateur en bonne santé. »

Traduction pour la pratique : le résultat est un argument de réassurance et un contre-feu à l’emballement, pas un argument de prescription. La décision sur le traitement du diabète reste au diabétologue, et la coordination se fait sans revendiquer de bénéfice thymique.

Ce que vous pouvez en faire

  • Répondre à un patient âgé diabétique inquiet du signal médiatique : dans cette population, aucun sur-risque significatif de dépression n’apparaît sur deux ans face à deux comparateurs actifs.
  • Ne pas déconseiller un agoniste du GLP-1 au motif d’un risque dépressif chez un patient qui en tire un bénéfice métabolique.
  • Ne pas présenter la classe comme ayant un effet antidépresseur : l’association observée est modeste, elle disparaît selon le comparateur, et aucune indication psychiatrique n’existe.
  • Se souvenir que le résultat porte sur des sujets de 66 ans et plus, diabétiques, sans antécédent de dépression ni d’autre trouble de l’humeur. Il ne dit rien du sujet jeune, du patient obèse non diabétique, ni de celui qui a déjà une histoire dépressive.
  • Conserver une surveillance thymique clinique habituelle lors de tout changement de traitement métabolique, indépendamment de ce résultat.
  • La surveillance pratique est outillée par le simulateur de suivi cardio-métabolique.

Questions fréquentes

Ce travail infirme-t-il le signal européen de juillet 2023 ?

Il apporte un argument rassurant dans une population précise et sur un critère précis, la dépression incidente. Il ne porte pas sur les idées suicidaires, qui étaient l’objet du signal. Cet examen européen a d’ailleurs été clos en avril 2024, avec la conclusion que les données disponibles ne soutenaient pas de lien de causalité. Ce travail s’ajoute à ce faisceau, il ne le résume pas.

Pourquoi le résultat change-t-il selon le comparateur ?

Parce qu’un rapport de risque est toujours relatif à quelque chose. Une association favorable face aux inhibiteurs de la DPP-4 et nulle face aux inhibiteurs du SGLT2 peut traduire un bénéfice modeste des agonistes du GLP-1, ou un désavantage de la classe de référence. L’étude ne permet pas de choisir.

Peut-on prescrire cette classe pour l’humeur ?

Non. Aucune indication psychiatrique n’est autorisée. Les indications autorisées relèvent du diabète de type 2 et, pour certaines molécules, de la prise en charge du surpoids et de l’obésité. Autorisation de mise sur le marché, commercialisation effective et remboursement sont trois statuts distincts, et aucun des trois ne couvre un usage thymique. Le niveau de preuve disponible ne le justifierait pas davantage.

L’association plus marquée avec la durée de traitement est-elle crédible ?

Elle est possible, mais les patients encore traités au bout d’un an sont ceux qui tolèrent le traitement et vont mieux. Ce type d’analyse est structurellement exposé au biais de l’utilisateur en bonne santé et à la causalité inverse, ce que les auteurs signalent eux-mêmes.

Que retenir pour la coordination avec le diabétologue ?

Qu’aucun élément de ce travail ne justifie de demander l’arrêt d’un agoniste du GLP-1 pour un motif psychiatrique, ni d’en demander l’instauration pour un motif thymique.

Bibliographie commentée

Étude source. Tang H, Lu Y, Donahoo WT, Westen SC, Chen Y, Bian J, Guo J. Glucagon-Like Peptide-1 Receptor Agonists and Risk for Depression in Older Adults With Type 2 Diabetes: A Target Trial Emulation Study. Annals of Internal Medicine, 2025, 178(3), 315-326. DOI 10.7326/ANNALS-24-01347, PMID 39993315. Émulation d’essai cible sur données de facturation Medicare, deux cohortes appariées sur score de propension. La lecture a porté sur le manuscrit auteur déposé en accès libre, dont le titre diffère de la version publiée sur deux mots.

Signal européen. Agence européenne des médicaments, communiqué du 11 juillet 2023 relatif à l’examen en cours des agonistes du récepteur du GLP-1 pour les idées suicidaires et les idées d’automutilation, ema.europa.eu. L’examen est clos par le comité de pharmacovigilance en avril 2024, sur la conclusion que les données disponibles ne soutiennent pas de lien de causalité, réunion des 8 au 11 avril 2024.

Ce qui a été consulté. Vérification effectuée le 13 août 2026 sur le texte intégral du manuscrit auteur déposé en accès libre (PMC12132804, NIHMSID NIHMS2082136), lu de la première à la dernière page : résumé structuré, introduction, méthodes, tableau 1 du protocole cible, tableau 2 des caractéristiques initiales, tableau 3 des résultats, figures 1 à 3, discussion, déclaration de financement, mentions de reproductibilité et les 45 références. Chaque effectif, incidence, différence de risque, rapport de risque instantané et intervalle de confiance publié ici a été relevé sur cette source. Le matériel supplémentaire (tableaux S1 à S6) n’a pas pu être consulté : l’exemplaire disponible n’en contient que le lien de téléchargement. La figure 3, qui porte les analyses en sous-groupes, y est tronquée : les rapports de risque par strate de durée de traitement n’ont donc pas été repris. Le tableau 3 de la source comporte par ailleurs un intervalle de confiance manifestement erroné pour la différence de risque à deux ans face aux inhibiteurs de la DPP-4, valeur non reprise ici. Référence complète, pagination, identifiant numérique d’objet et identifiant PubMed vérifiés sur PubMed. Dates et portée du signal européen vérifiées sur les communiqués de l’Agence européenne des médicaments. Les formulaires de liens d’intérêts, conservés par la revue, n’ont pas été consultés. Article soumis à une double lecture indépendante.

Collections éditoriales

Étiquettes

Vérification effectuée le 13 août 2026 sur le texte intégral de la publication et sur son matériel supplémentaire lorsque celui-ci est disponible. Cette analyse a fait l’objet d’une double lecture indépendante. Comment nous vérifions ce que nous publions.
Cette analyse est destinée aux professionnels de santé. Elle ne constitue ni une recommandation de prescription, ni un avis médical individuel, et ne se substitue pas à l’évaluation clinique ni aux recommandations en vigueur.
Psychiatry Evidence Base, la psychiatrie fondée sur les preuves, expliquée avec rigueur.

Signaler une erreur dans cette analyse

Suivre le Dr Stroescu sur LinkedIn, pour la revue chaque samedi

Publications similaires