Publié le 10 septembre 2026, mis à jour le 16 septembre 2026

Analyse · Troubles de l’humeur et spectre psychotique · Remédiation cognitive

Remédiation cognitive en réalité virtuelle : un effet large sur la cognition, et sur la vie quotidienne ?

▤ Dossier The Lancet Digital Health · 2026 ; 8(6) : 101002 · Jespersen et al. DOI 10.1016/j.landig.2026.101002 PMID 42106222 Scientifique 74 Éditorial 82

L’essentiel

Une équipe de Copenhague a randomisé 62 adultes de 18 à 55 ans, suivis en ambulatoire et cliniquement stables, atteints d’un trouble unipolaire, d’un trouble bipolaire ou d’un trouble du spectre psychotique, et porteurs d’un déficit cognitif à la fois objectivé et ressenti. La moitié a suivi quatre semaines de remédiation cognitive en réalité virtuelle : deux séances de deux heures par semaine avec un psychologue, complétées par un entraînement dans le casque à domicile. L’autre moitié a reçu un contrôle actif dans le même casque, à raison d’une séance de deux heures par semaine : jeux gratuits et versions des mêmes scénarios privées de leurs éléments d’entraînement. Sur le critère principal, un score cognitif mesuré lui aussi en réalité virtuelle à la semaine 5, l’écart est large : d = 1,55, p < 0,0001, et il se maintient à la semaine 17 (d = 1,53). La capacité à conduire les activités de la vie quotidienne, cotée en aveugle par un ergothérapeute qui observe les tâches, progresse aussi (d = 0,80, p = 0,0088), mais l’écart reste en deçà de la différence jugée cliniquement pertinente par les auteurs et n’a pas été remesuré à la semaine 17. Le dispositif a de vraies qualités, un contrôle actif et des évaluateurs en aveugle. Mais 62 patients dans un seul centre, un effet principal d’une ampleur rarement vue pour une intervention cognitive, deux fois plus de séances avec le thérapeute et une exposition au casque plus longue dans le bras actif, et un enregistrement rétrospectif de l’essai appellent une réplication avant toute conclusion ferme.

Le contexte

Les troubles cognitifs pèsent sur le pronostic fonctionnel des troubles de l’humeur et des psychoses, et aucun médicament ne les corrige. La remédiation cognitive est la réponse la mieux étudiée, mais son point faible est connu : les progrès obtenus sur des tâches d’entraînement se transfèrent mal à la vie réelle. La réalité virtuelle promet de réduire cet écart en faisant travailler la cognition dans des situations qui ressemblent au quotidien.

La question posée par l’essai est donc double. La remédiation en réalité virtuelle améliore-t-elle la cognition mieux qu’un usage du casque sans entraînement ciblé, et ce bénéfice se voit-il dans les gestes de la vie quotidienne ?

L’étude en un coup d’œil

Question (PICO)
Population
Adultes de 18 à 55 ans, suivis en ambulatoire, cliniquement stables, parlant danois : trouble unipolaire ou bipolaire en rémission complète ou partielle (scores HDRS-17 et YMRS ≤ 14), ou trouble du spectre psychotique (F20 de la CIM-10) jugé relativement stable par le clinicien référent. Déficit cognitif objectivé au SCIP (au moins 0,5 écart-type sous le score attendu selon l’âge, l’éducation et le sexe, au score total ou à au moins deux des cinq sous-tests) et plainte cognitive (COBRA ≥ 14, CODEL ≥ 7 dans au moins deux des quatre domaines). 62 patients randomisés, 31 par bras : 28 troubles bipolaires, 10 troubles unipolaires, 24 troubles du spectre psychotique (10 schizophrénies, 11 troubles schizotypiques, 3 psychoses non organiques non spécifiées)
Intervention
Remédiation cognitive en réalité virtuelle (casque Meta Quest 2) pendant 4 semaines : deux séances individuelles de 2 heures par semaine avec un psychologue clinicien (8 au total), associant psychoéducation et entraînement à difficulté adaptative dans quatre scénarios de la vie quotidienne (cuisine, supermarché, restaurant, bureau), plus deux fois 30 minutes d’entraînement dans le casque à domicile par semaine et des exercices dans la vie réelle. En moyenne 18,0 heures réalisées sur 20 possibles, dont 10,7 heures dans le casque
Comparateur
Contrôle actif en réalité virtuelle pendant 4 semaines : une séance individuelle de 2 heures par semaine avec un psychologue clinicien, faite de jeux gratuits (temps de réaction simple, attention, navigation dans l’environnement virtuel) et de versions des quatre scénarios privées des stratégies, du retour et de la difficulté adaptative ; pas d’entraînement à domicile. En moyenne 7,2 heures réalisées sur 8 possibles
Critères
Principal : variation du score global de capacité cognitive fonctionnelle au CAVIR (test en cuisine virtuelle) entre l’inclusion et la semaine 5, recueilli aussi à la semaine 17. Secondaires : capacité de processus dans les activités de la vie quotidienne (AMPS, en appartement test, à la semaine 5 seulement) et apprentissage et mémoire verbale (RAVLT). Tertiaires : sous-tests du CAVIR, domaines et score global neuropsychologiques, fonctionnement (FAST, UPSA-B), plainte cognitive (COBRA, CODEL). Symptômes (HDRS-17, YMRS, BNSS, SAPS) en analyse post hoc
Design
Essai randomisé monocentrique en groupes parallèles (1:1), randomisation par blocs stratifiée sur l’âge et le diagnostic, double aveugle (participants et évaluateurs), contrôle actif, analyse en intention de traiter par modèles linéaires mixtes, correction de Benjamini-Hochberg pour les critères secondaires et tertiaires. Niveau de preuve Oxford 1b. Financement par cinq fondations, dont TrygFonden

Le contrôle de qualité

CritèreStatut
ComparateurActif, mais moins intense
ConstatMême casque et mêmes scénarios, sans les éléments d’entraînement, ce qui contrôle une partie de l’habituation à la réalité virtuelle et des effets d’attente. Mais une séance par semaine au lieu de deux et pas d’entraînement à domicile : 7,2 heures réalisées contre 18,0 dans le bras actif, dont 10,7 dans le casque
Évaluation en aveuglePrévue
ConstatLes évaluateurs n’étaient informés ni de l’allocation ni du contenu des traitements, et l’AMPS était coté par un ergothérapeute en aveugle. L’article ne rapporte pas de vérification du maintien de cet aveugle
Aveugle des participantsPartiel
ConstatInterrogés à la semaine 17, 18 participants sur 28 (64 %) du bras actif ont identifié leur bras, contre 9 (35 %) dans le bras contrôle. L’utilité perçue pour la vie quotidienne était nettement plus élevée dans le bras actif (77 % contre 48 % sur une échelle visuelle analogique, p < 0,0001)
Taille d’échantillonPetite
Constat62 patients dans un seul centre, terrain classique d’une surestimation de l’effet. Le calcul de puissance visait 54 patients pour détecter un écart de 0,6 en score Z sur le critère principal
EnregistrementRétrospectif
ConstatInscription sur ClinicalTrials.gov (NCT06038955) en septembre 2023, près d’un an après l’inclusion du premier participant (octobre 2022) mais avant la fin des inclusions (août 2024). L’article parle aussi, de façon contradictoire, de préenregistrement
SuiviAttrition limitée à la semaine 5
ConstatDonnées CAVIR manquantes chez 7 participants sur 62 à la semaine 5 (3 contre 4) et chez 13 à la semaine 17 (cumul recalculé à partir des notes du tableau 2) ; AMPS manquant chez 12 participants à la semaine 5. Le chiffre de 93 % désigne l’observance du traitement dans le bras actif (28 sur 30 l’ayant commencé), pas la complétude du suivi
Indépendance des outilsOutils issus de l’équipe
ConstatLes scénarios d’entraînement ont été développés par le groupe des auteurs avec un coauteur développeur de réalité virtuelle, et le CAVIR a été validé dans des publications de la même équipe. Les fondations financeuses n’ont eu aucun rôle dans l’étude

Les résultats

d = 1,55Écart sur le score cognitif CAVIR en faveur de la remédiation en réalité virtuelle à la semaine 5 (p < 0,0001), maintenu à la semaine 17. Une ampleur inhabituelle pour une intervention cognitive.
CritèreRésultat
CAVIR, critère principalSemaine 5 : effet 0,98 en score Z (IC 95 % 0,65 à 1,32), d = 1,55, p < 0,0001 ; semaine 17 : effet 0,91 (0,61 à 1,21), d = 1,53, p < 0,0001
Lecture PEBLarge, à répliquer mesuré en cuisine virtuelle, dans la même modalité que l’entraînement
Activités de la vie quotidienne (AMPS)Semaine 5 : effet 0,57 en score Z (IC 95 % 0,14 à 1,00), d = 0,80, p = 0,0088 ; soit 0,23 logit (0,06 à 0,40), pour une différence cliniquement pertinente fixée à 0,3 logit. Non mesuré à la semaine 17
Lecture PEBTransfert modeste, durée inconnue cotation par observation, hors casque, analysée sur 58 participants
Mémoire verbale (RAVLT)Semaine 5 : effet 0,66 (IC 95 % 0,35 à 0,97), d = 0,99, p < 0,0001 ; semaine 17 : effet 0,67 (0,29 à 1,05), d = 0,76, p = 0,0009
Lecture PEBCohérent test classique, indépendant de la réalité virtuelle
Critères tertiaires, semaine 57 sur 20 significatifs après correction de Benjamini-Hochberg (12 sur 20 avant correction), dont le score neuropsychologique global et le score total de la FAST ; les deux critères secondaires restent significatifs après correction
Lecture PEBExploratoires l’effet sur la plainte cognitive (COBRA, CODEL) ne résiste pas à la correction, ce qui ne démontre pas une absence d’effet

Le critère principal est le plus spectaculaire, et c’est aussi le plus fragile. Le CAVIR évalue la cognition dans une cuisine virtuelle, donc dans la modalité même où le bras actif s’est entraîné pendant quatre semaines, en séance et à domicile. Les auteurs soulignent que la cuisine du test diffère de celles de l’entraînement (agencement, recettes, difficulté plus élevée) et que le bras contrôle a lui aussi pratiqué les mêmes scénarios ; ils reconnaissent toutefois qu’un effet d’intensité, d’habituation à la réalité virtuelle ou d’apprentissage du test ne peut pas être exclu. Une part de l’écart peut donc tenir à la familiarité avec la tâche plutôt qu’à un gain cognitif général. Pour la clinique, le résultat qui compte est plutôt l’échelle AMPS, cotée hors du casque : son effet est plus modeste, et plus crédible, mais il reste en deçà de la différence cliniquement pertinente retenue par les auteurs (0,23 logit pour 0,3), avec un intervalle de confiance qui l’inclut, et sa durabilité n’a pas été mesurée.

Lecture critique

Domaine RoB 2Jugement
D1, randomisationFaible risque
ConstatRandomisation par blocs stratifiée sur l’âge et le diagnostic, séquence générée par une personne extérieure à l’essai et cachée à l’investigateur chargé des inclusions ; groupes équilibrés à l’inclusion
D2, écarts à l’intervention prévueRéserve
ConstatParticipants du bras actif souvent capables d’identifier leur bras, deux fois plus de séances avec le psychologue et exposition au casque plus longue dans le bras actif (10,7 heures contre 7,2)
D3, données manquantesFaible risque
ConstatCritère principal manquant chez 7 participants sur 62 à la semaine 5, répartis entre les bras (3 contre 4), et analyse par modèles mixtes de tous les participants randomisés
D4, mesure du critèreRéserve
ConstatÉvaluateurs en aveugle, mais critère principal mesuré dans la même modalité virtuelle que l’entraînement
D5, sélection du résultat rapportéRéserve
ConstatEnregistrement rétrospectif, intervenu toutefois avant la fin des inclusions, et protocole publié en 2024 ; les documents consultés ne permettent pas de comparer le critère principal enregistré à celui qui est rapporté

Niveau de preuve

Scientifique74/100
Éditorial82/100

Appréciation PEB : confiance modérée dans la direction de l’effet, faible dans son ampleur. Le design est meilleur que la moyenne des essais de remédiation, avec un vrai contrôle actif. Ce que l’essai montre, c’est une amélioration sur un score cognitif mesuré en réalité virtuelle et sur une échelle fonctionnelle observée. Ce qui reste à établir, c’est la taille réelle de ces effets dans plusieurs centres et chez des patients moins sélectionnés, et la part qui revient à l’entraînement ciblé plutôt qu’au temps passé dans le casque et avec le thérapeute.

Le test du confrère

Ce que dirait un confrère expérimenté à qui l’on présente cette étude en deux minutes, entre deux consultations.

« Un d de 1,55 en remédiation cognitive, sur 62 patients, je n’y crois pas tel quel. Il y a un vrai contrôle actif, même s’il est moins intense, et le gain sur les activités de la vie quotidienne, c’est ce qui m’intéresse. Si je travaillais en réhabilitation, j’aurais envie d’essayer. En cabinet, ça ne change rien lundi. »

Traduction pour la pratique : un résultat encourageant pour les structures de réhabilitation, qui justifie des essais multicentriques face à un contrôle de même intensité, mais pas encore un argument pour annoncer aux patients un bénéfice établi sur leur quotidien.

Ce que vous pouvez en faire

  • Chercher le déficit cognitif, objectivé et ressenti, chez les patients stabilisés qui s’en plaignent, dans le trouble bipolaire et la dépression comme dans les troubles du spectre psychotique : c’est ce profil que l’essai a sélectionné.
  • Orienter vers une structure de réhabilitation proposant une remédiation cognitive quand ce déficit pèse sur le quotidien, que la modalité soit virtuelle ou non.
  • Présenter la réalité virtuelle comme une modalité prometteuse et encore expérimentale, pas comme un traitement établi.
  • Lire les prochains essais sur trois questions : l’effet tient-il dans plusieurs centres, tient-il sur des mesures prises hors du casque, et tient-il face à un contrôle de même intensité ?

Questions fréquentes

La remédiation en réalité virtuelle est-elle disponible en France ?

Pas en pratique courante. Elle relève aujourd’hui de structures spécialisées et de protocoles de recherche.

Pourquoi se méfier d’un effet aussi large ?

Parce que les petits essais produisent souvent des effets surestimés, et que le critère principal est mesuré dans la même modalité virtuelle que la tâche entraînée. L’effet sur les activités de la vie quotidienne, plus modeste, est plus plausible.

Le bras contrôle faisait-il vraiment quelque chose de comparable ?

En partie. Même casque et mêmes scénarios, mais privés des stratégies, du retour et de la difficulté adaptative, et complétés par des jeux gratuits. Surtout, une seule séance de deux heures par semaine au lieu de deux, sans entraînement à domicile : 7,2 heures réalisées contre 18,0, dont 10,7 dans le casque. À la fin de l’étude, 64 % des participants du bras actif ont identifié leur bras, contre 35 % dans le bras contrôle.

Les résultats valent-ils pour tous les diagnostics inclus ?

L’essai a inclus ensemble des troubles bipolaires (28 patients), unipolaires (10) et du spectre psychotique (24), sur la base du déficit cognitif. Des analyses exploratoires retrouvent un effet sur le critère principal dans les deux sous-groupes (troubles de l’humeur, troubles du spectre psychotique), mais l’effet sur l’AMPS n’atteint pas la significativité chez les 38 patients atteints d’un trouble de l’humeur (p = 0,069), ce qui ne permet pas de conclure à une absence d’effet. Les auteurs reconnaissent que l’essai n’avait pas la puissance nécessaire pour ces sous-groupes : il ne peut pas dire si l’effet diffère d’un diagnostic à l’autre.

Bibliographie commentée

Étude source. Jespersen AE, Lumbye A, Vinberg M, Glenthøj LB, Nordentoft M, Bruun CF, von Bülow C, Makransky G, Wæhrens EE, Miskowiak KW. Virtual reality-based cognitive remediation versus virtual reality control in people with mood or psychosis spectrum disorders in Denmark: a single-centre, double-blind, randomised controlled trial. The Lancet Digital Health. 2026 (juin) ; 8(6) : 101002, volume, numéro et numéro d’article établis aux registres Crossref et PubMed. DOI : 10.1016/j.landig.2026.101002 · PMID 42106222, identifiant établi au registre PubMed le 10 septembre 2026. Article en accès libre. Financement : TrygFonden (subvention 150128), Axel Muusfeldts Foundation (2022-0097), Jascha Foundation (2022-0134), Ivan Nielsen Foundation (numéro non communiqué) et Familien Hede Nielsen Foundation (2023-1741) ; les financeurs n’ont joué aucun rôle dans la conception, le recueil, l’analyse, l’interprétation ni la rédaction. Liens d’intérêts déclarés : K. W. Miskowiak, honoraires de Lundbeck, Angelini, Gedeon Richter et Janssen-Cilag, et financements du Conseil européen de la recherche, d’Innovations Fund Denmark, d’Independent Research Fund Denmark, de la Svend Andersen Foundation et de la KID Foundation ; M. Vinberg, honoraires de Lundbeck, Eli Lilly et Johnson & Johnson, prise en charge de déplacements et participation à un comité de surveillance ou consultatif pour Johnson & Johnson, fonctions non rémunérées au Danish Psychiatric Society Research Chapter, au Danish Chapter International Society for Bipolar Disorders et dans deux instances de l’ECNP ; L. B. Glenthøj, honoraires de Lundbeck, Heka-VR et des services de santé mentale de la Région capitale du Danemark, honoraires de conseil de Boehringer Ingelheim, et financements d’Independent Research Fund Denmark, de la Lundbeck Foundation, de Danish Life Science Strategy, du budget du Parlement danois, de la Sofus Carl Emil Friis and Wife Foundation et d’EIT Health ; C. von Bülow, droits d’auteur de Munksgaard Publishing ; E. E. Wæhrens, financement de la Oak Foundation (OFIL-24-07), droits d’auteur de Munksgaard Publishing et participation au comité consultatif du REHPA ; A. E. Jespersen, honoraires de Lundbeck ; aucun lien déclaré pour les autres auteurs. Enregistrement : ClinicalTrials.gov NCT06038955, réalisé rétrospectivement en septembre 2023 ; protocole publié dans Trials (2024 ; 25(1), DOI 10.1186/s13063-024-07910-7 : 82) ; approbation du comité d’éthique de la recherche en santé de la Région capitale du Danemark (H-22004153). Annexe supplémentaire des auteurs consultée.

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